« C’est peut-être leur chant du cygne » : 5 minutes pour comprendre pourquoi Ubisoft plonge dans une spirale négative

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Et soudainement le créateur de Rayman sortit le bazooka pour s’appliquer une sévère cure d’austérité. Ubisoft a enclenché une nouvelle phase de son plan de redressement financier en annonçant mercredi 21 janvier dans la soirée des mesures radicales : réorganisation du travail en interne, annulation de six jeux, dont le remake attendu de « Prince of Persia » et fermeture de plusieurs studios.

Comment en est-on arrivé là ?

Les raisons de la dégringolade de l’entreprise d’Yves Guillemot sont nombreuses et anciennes. « Il est difficile de citer un seul écueil ayant précipité cette catastrophe, observe un professionnel du jeu vidéo spécialisé dans la distribution de titres sur consoles. C’est comme dans un tournoi de poker. On râle d’avoir raté la dernière main, mais la défaite est le résultat d’une somme de petites erreurs commises tout au long de la compétition. » Entre autres, le virage du jeu mobile loupé, comme des difficultés à réenchanter son catalogue vieillissant.

L’entreprise, qui prévoyait jusque-là un résultat opérationnel proche de l’équilibre pour son exercice 2025-2026, anticipe désormais une perte opérationnelle d’un milliard d’euros. Elle subit la pression de ses actionnaires dans un marché du jeu vidéo sorti de l’état de grâce des années Covid.

« C’était une réorganisation attendue après l’entrée au capital du géant chinois Tencent avec une volonté de se moderniser et surtout de décentraliser les prises de décisions, car c’est l’entreprise la plus centralisée de tout l’écosystème », éclaire Benjamin Devienne, PDG du studio de jeux vidéo Onibi.

Comment va se dérouler la réorganisation ?

Le numéro 1 français, qui compte environ 17 000 salariés dans le monde, s’est séparé de plus de 3 000 employés ces dernières années et prévoit la fermeture de studios historiques comme à Stockholm en Suède. Les entités survivantes vont mettre en place un nouveau modèle d’opérations. Il s’articulera à partir de début avril autour de cinq « maisons de créations », soit un découpage des studios en fonction des thématiques les plus porteuses du moment au niveau des ventes, comme le tir à la première personne ou les jeux plus familiaux à l’instar de « Just Dance ».

« Ils tentent de se remettre d’aplomb avec de grosses réductions d’effectifs et en se reconcentrant sur des jeux rentables avec des studios ultra-spécialisés dans un genre. Ils veulent ressembler à d’autres géants du jeu vidéo comme Riot Games », estime Benjamin Devienne.

La « maison de création » la plus prometteuse, Vantage Studios, a vu le jour en octobre et réunit les marques phares d’Ubisoft (« Assassin’s Creed », « Rainbow Six » et « Far Cry »), avec pour objectif de générer un milliard d’euros par an.

Chaque maison « est structurée autour d’un genre créatif bien défini et d’un positionnement de marque, avec une responsabilité complète et une autonomie financière », a souligné le PDG d’Ubisoft Yves Guillemot, soulignant un « changement radical » pour le groupe.

Les équipes technologiques et les services de production, de marketing et de distribution seront mutualisés, tandis que le siège, situé à Montreuil (Seine-Saint-Denis), aura notamment la charge d’établir les priorités stratégiques et l’allocation des fonds.

Des jeux à répétition, d’autres jamais terminés

« Quatre titres non annoncés » et « un jeu mobile » ont été tout simplement annulés. Sept autres jeux bénéficieront « d’un temps de développement supplémentaire ». Le catalogue a globalement du mal à se renouveler depuis des années. Parmi les critiques récurrentes émises par les joueurs, la tendance de l’éditeur à trop vouloir tirer sur la corde de quelques-unes de ses franchises les plus connues, de « Far Cry » à « Just Dance » en passant par « Assassin’s Creed ».

Les versions de ce dernier titre, dont le premier opus est sorti en 2007 (la même année que le tout premier iPhone d’Apple !) se sont enchaînées avec des univers historiques différents mais une mécanique de jeu qui n’a pas changé d’un iota, lassant au fil du temps les amateurs les plus accros.

Si la qualité de la production n’est, elle, pas en cause, l’annulation de certains titres très attendus fait également rager. L’exemple le plus symbolique est l’annonce, il y a désormais plus de 15 ans, de la mise en chantier de la suite du mythique jeu « Beyond Good and Evil », qui reste encore aujourd’hui dans les cartons malgré un investissement financier colossal de plus de 500 millions d’euros.

Des dissensions en interne

Les joueurs ne sont pas les seuls à grincer des dents. En interne, les équipes créatives se désolent de voir régulièrement partir leurs meilleurs éléments pour monter leurs propres studios indépendants. De quoi faire d’Ubisoft la meilleure école de formation du monde des jeux vidéo… sans en retirer le moindre bénéfice.

Dernier exemple en date : le succès phénoménal de « Clair Obscur : Expedition 33 », élu meilleur jeu vidéo de l’année aux derniers Games Awards, imaginés par des anciens de chez Ubisoft ayant pris la poudre d’escampette il y a quelques années.

Le climat social se tend aussi sensiblement. « La direction a acté une nouvelle étape dans la cure sans nous en avoir parlé malgré une rencontre en début de semaine, c’est la douche froide », s’étrangle Marc Rutschlé, délégué syndical de Solidaires Informatique.

Annoncé en même temps que la restructuration, le retour au présentiel à plein temps ne passe pas dans les équipes et illustre le malaise. « Cela sort de nulle part après des négociations sur la qualité au travail qui n’allaient pas dans ce sens, cela rajoute un stress aux équipes », déplore le syndicaliste. « C’est un plan de licenciement déguisé pour pousser les salariés vers la sortie », dénonce-t-il.

Enfin, les dirigeants font face à des accusations de « complicité de harcèlement sexuel et moral systémique ». Et d’anciens hommes forts de l’entreprise avaient été condamnés pour des faits de bizutage et de propos sexistes lors d’un retentissant procès, le premier de l’ère #MeToo dans l’industrie du jeu vidéo.

Quel avenir pour l’ex-champion tricolore ?

La partie n’est pas totalement perdue mais l’ex-champion tricolore des jeux vidéo n’a désormais plus droit à l’erreur. « C’est peut-être leur chant du cygne, ils ne peuvent pas se louper, sinon, la prochaine annonce sera un démantèlement ou un rachat par un concurrent », juge Benjamin Devienne d’Onibi.

La cure d’austérité qu’Ubisoft s’inflige devra produire rapidement ses effets et les prochains titres sortis devront, eux, séduire massivement les amateurs.

L’entreprise aura également fort à faire pour séduire à nouveau les marchés financiers. Après avoir perdu 51 % de sa valeur en 2025, le titre Ubisoft a terminé la séance de ce jeudi en chute de plus de 39 %.

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