« Je ne prends pas de risque inutile » : comment le journaliste Siavosh Ghazi travaille pour les médias français depuis Téhéran

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Il a été l’un des premiers témoins à raconter la guerre qui sévit depuis le 28 février au Proche-Orient. « J’étais en route pour le quartier du Bazar, situé à deux pas de la résidence d’Ali Khamenei », première cible des bombardements américano-israéliens à Téhéran, raconte Siavosh Ghazi. « Dans ma voiture, j’ai entendu un bruit assourdissant sans savoir à quoi il correspondait. J’en suis donc sorti pour demander à un passant s’il avait vu des avions. Il m’a dit : Non, ce n’étaient pas des avions, c’étaient des missiles. »

Après avoir récupéré des mains de sa femme une bonnette et un micro - matériel qu’il n’utilise pas en temps normal « pour ne pas attirer l’attention » -, le correspondant de France 24 et RFI comprend, depuis le toit de son immeuble qu’il a rejoint entre-temps, que « cette attaque n’était pas limitée et qu’une vraie guerre commençait ».

« C’est un rouleau compresseur »

Tout autour de lui, les colonnes de fumée consécutives aux nombreuses détonations se multiplient. « À partir de ce moment-là et jusqu’à maintenant, je n’ai pas arrêté, commente-t-il. Cela a été intense dès le premier jour, avec plus de 80 directs », précise le seul correspondant - outre celui de l’AFP - qui officie à Téhéran pour les médias français.

Âgé de 64 ans, le Franco-Iranien est effectivement incontournable. En plus de France 24 et RFI, qu’il priorise, Radio France, BFMTV, Franceinfo ou encore TF 1/LCI ont fait depuis appel à ses services. « Je peux intervenir toutes les demi-heures voire tous les quarts d’heure, notamment sur BFMTV et LCI. C’est un rouleau compresseur. Les premiers jours, je dormais environ trois heures par nuit. Puis, je me suis rendu compte que je n’allais pas tenir. Alors désormais, je m’arrête à 22 heures, heure de Paris (0h30 à Téhéran) pour m’octroyer quatre à cinq heures de sommeil ».

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« En journée, il n’est pas rare que je ne termine pas mon assiette. Je n’ai pas le temps de me reposer », continue-t-il. Au cours de notre entretien, la réalité le rattrape d’ailleurs. « Excusez-moi, j’ai un direct à assurer sur BFMTV. Je reviens », annonce-t-il, alors que Mojtaba Khamenei, nommé guide suprême par le régime des mollahs après l’assassinat de son père, a effectué une première prise de parole plus tôt dans la journée.

« Dès l’instant où j’ai sorti le trépied, deux personnes m’ont demandé mes papiers »

Pour les chaînes info, l’analyse de Siavosh Ghazi est précieuse tant les journalistes y sont plus rares qu’ailleurs. « Pour pouvoir exercer en tant que journaliste à Téhéran, il faut être en possession d’une carte de presse délivrée par le ministère de la Culture et avec laquelle on peut travailler sans contrainte ».

Sans contrainte, vraiment ? « Depuis le début de la guerre, la ville a été quadrillée par les forces de sécurité. Toute personne qui envoie des vidéos aux chaînes de télévision en persan est considérée comme un agent de l’ennemi et sera traitée comme tel, ont affirmé les autorités alors que le Parlement a voté une loi dans ce sens. » Dans ce contexte, par exemple, ce n’est « plus possible de sortir un trépied sans prendre le risque d’un contrôle d’identité ou d’être emmené au commissariat pour être interrogé. »

Siavosh Ghazi en a encore fait l’expérience le week-end dernier, alors qu’il couvrait une manifestation officielle visant à dénoncer les bombardements israéliens. « Il y avait du monde, des drapeaux, de la couleur, bref, un bon endroit pour assurer un duplex. Mais dès l’instant où j’ai sorti le trépied, deux personnes m’ont abordé, m’ont demandé mes papiers, mon numéro. Ils ont fouillé mon téléphone, mon compte WhatsApp, pour voir qui j’avais appelé et si j’avais des contacts avec les médias en persan diffusés à l’étranger. Ils m’ont laissé partir mais j’ai perdu deux heures et demie. »

« Je n’ai pas de limite pour rapporter les faits et les analyser »

Sur le fond, Siavosh Ghazi peut-il tout dire dans un pays où les autorités sont adeptes de la surveillance généralisée ? Certains, à l’instar de la sociologue spécialiste de l’Iran Mahnaz Shirali, y voient une forme de compromission. « Dans un pays qui est la plus grande prison pour les journalistes, où l’on peut écoper de la peine capitale pour un simple tweet, et où Internet est coupé depuis deux semaines, comment ce soi-disant « journaliste » parvient-il à relayer tranquillement ses « informations » sans le moindre ennui ? », se demande-t-elle sur X dans un tweet posté sur X le 12 mars.

« Je n’ai pas de limite pour rapporter les faits et les analyser », insiste le correspond né à Téhéran où il est revenu en 1998 après 22 ans passé à Paris. « Seulement, j’utilise parfois un mot à la place d’un autre. Le terme régime, par exemple, est très sensible. Le pouvoir considère que l’Iran n’est pas un régime, connoté négativement, mais un État. Pour ne pas prendre de risque inutile, j’évite donc systématiquement d’utiliser ce terme et le remplace par pouvoir ».

« Je ne prends pas de risque inutile », assume le reporter, qui rappelle que lors du mouvement vert en 2009, « le ministère de la Culture (l’a) appelé en (lui) disant que l’ambassade d’Iran s’était plainte de (ses) interventions, lesquelles étaient jugées trop hostiles au pouvoir ». Il avait alors poursuivi, remplaçant ses interventions en direct sur Radio France et RFI par des « papiers enregistrés ».

Dans un présent aussi incertain, comment Siavosh Ghazi imagine-t-il son avenir ? « Il y a quatre ans, j’ai créé un vignoble de cinq hectares à 200 km de Téhéran, pensant à ma retraite. Je consacrais beaucoup de temps à cette activité agricole, avant d’être replongé dans le journalisme il y a deux ans avec la mort de l’ancien président Ebrahim Raïssi et l’élection de Massoud Pezechkian. Ce qui est sûr, c’est que ma vie est construite ici. »

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