Machine à cash pour les uns, générateur de lien social pour les autres, le padel bouleverse l’écosystème de la balle jaune. En France, la cohabitation avec le tennis semble fonctionner depuis 10 ans. Mais pour combien de temps ?
Dans l’Hexagone, la transformation est visible à l’œil nu : près de 600 clubs ont détruit un ou plusieurs courts de tennis pour les remplacer par des terrains de padel. Non par caprice, mais par nécessité économique. Dans un contexte d’inflation immobilière et de charges croissantes, le modèle du tennis de club ne tient plus.
Là où un club ou un exploitant peut installer 3 courts de tennis, surfaces de jeu et dégagements inclus, il est possible de créer jusqu’à 10 terrains de padel. À Paris, l’heure de padel se négocie 40 euros, le double du tennis… En termes de chiffre d’affaires mais pas en termes de coût pour les joueurs. Car oui, si on joue le plus souvent à 2 au tennis, le padel se pratique à 4. À taux d’occupation identique, le padel est donc 6 fois plus rentable. Voilà qui explique la multiplication des pistes de padel : près de 3000 en 2025, soit une augmentation de 40% par rapport à 2024.
Si la demande explose, le facteur prix n’est pas la seule explication. La force du padel est de proposer une expérience sociale quasi instantanée en plus, se ponctuant régulièrement par un moment convivial, un verre après le match, si possible dans le club-house ou à proximité. Location de terrains, pro-shop (espace de commercialisation de matériel), restauration, espace fitness … l’intégration du padel permet une diversification des sources de revenus pour les clubs et accélère le retour sur investissement, passant de 5–10 ans pour du tennis à 3–5 ans pour le padel.
Le paradoxe français : le padel explose, le tennis aussi
Sur le papier, le padel a tout d’une menace pour le tennis. Dans les faits, les deux progressent. En 2025, la France atteint 1,2 million de licenciés tennis, son meilleur niveau depuis 2012, tandis que le padel passe de 175 à 4200 terrains en quelques années et franchit la barre des 850.000 pratiquants. Il convient toutefois de souligner que le comptage des licenciés strictement «tennis» ou strictement «padel» demeure aujourd’hui peu lisible. Cette lecture sera rendue encore plus complexe à la suite de la décision récente d’instaurer une licence unique «sports de raquette» (tennis, padel et disciplines associées), adoptée lors de l’Assemblée Générale de la FFT de samedi dernier.
En l’absence d’indicateurs permettant d’identifier la proportion de licenciés multi-raquettes réservant des terrains de tennis via les applications fédérales, il est intéressant d’observer le nombre de compétiteurs en padel. La dynamique de celui-ci évolue à un rythme nettement supérieur à celui de son aîné. On peut expliquer ce phénomène par une forte expansion des compétitions privées de padel, sans enjeu de classement officiel, en particulier dans le segment des entreprises. Ces formats se développent principalement au sein des clubs privés, qui constituent aujourd’hui l’ossature majeure du parc de pistes et de clubs de padel en France.
La clé ? Une décision stratégique audacieuse prise par la FFT en 2014 : intégrer le padel dans son écosystème, créer des licences, structurer la compétition et financer le développement. Résultat : 100.000 licences padel FFT, 250.000 licences multi‑raquettes, et des revenus du padel qui financent l’entretien des clubs et les programmes jeunes du tennis. Symbole fort : en septembre 2025, le Greenweez Paris Major se joue sur le court Philippe‑Chatrier. Le temple du tennis ouvre ses portes au padel. Message clair : la cohabitation plutôt que la confrontation. Cette cohabitation n’est-elle pas, en réalité, devenue une forme de coopétition entre deux sports et deux pratiques ?
Tennis et padel, deux faux jumeaux
Si tennis et padel peuvent apparaître comme complémentaires au sein d’un même lieu de pratique, ils reposent néanmoins sur des modèles économiques et organisationnels sensiblement différents. Le tennis s’inscrit majoritairement dans un cadre associatif, historiquement structuré autour de la licence, de la compétition et de la formation à long terme, tandis que le padel se développe principalement sur des structures privées, orientées vers une logique de rentabilité et d’optimisation des taux d’occupation.
Cette divergence se retrouve également dans la nature même de l’expérience sportive proposée. Le tennis relève d’une expérience hédonique progressive, fondée sur un temps d’apprentissage long, une montée en compétences graduelle et un engagement durable du pratiquant. À l’inverse, le padel s’inscrit davantage dans une logique de consommation sportive contemporaine, caractérisée par un plaisir immédiat, une accessibilité rapide et une faible barrière à l’entrée, sans nécessité d’une phase d’apprentissage prolongée.
Dès lors, cette coexistence interroge moins une simple complémentarité que l’émergence d’une coopétition structurelle, où les deux disciplines partagent les mêmes espaces, publics et ressources, tout en poursuivant des logiques économiques, culturelles et expérientielles distinctes.
L’avertissement suédois : la face sombre de la ruée vers l’or de l’autre balle jaune
Tout serait comme dans le meilleur des mondes si ailleurs, l’histoire n’était pas aussi brutale. En Suède, le nombre de terrains est passé de 20 à 4.200 en sept ans. Portée par les fonds d’investissement, la croissance a été trop rapide, mal localisée, mal gérée. En 2023, une centaine d’entreprises a fait faillite engendrant plus de 500 millions d’euros de pertes, et la reconversion de complexes flambant neufs en supermarchés.
Le diagnostic est aussi sévère que nécessaire : saturation, guerres de prix, loyers exorbitants, gestion amateuriste. Le parallèle avec le crash du squash au Royaume‑Uni s’impose : sport à la mode, boom commercial, développement non maîtrisé, puis effondrement structurel de la pratique passant de 3 millions à moins de 200.000 joueurs britanniques.
Parier ou craindre une bulle spéculative du padel ?
Malgré l’exemple suédois, des investisseurs «VIP» doublent la mise : Zlatan Ibrahimović à Milan, Andy Murray (Game4Padel), Neymar à Porto Belo Lagos, Zinedine Zidane à Toulouse, Cristiano Ronaldo au Portugal ... Ils parient non sur un (dangereux) effet de mode, mais sur une transformation structurelle de la pratique de ce sport. Selon le Global Padel Report 2025, le taux de rétention après une première partie de padel dépasse les 90% contre 60 % d’abandon après un trimestre dans un club de fitness. D’un point de vue sociologique, le tennis incarne l’ancien monde reposant sur la technique, l’engagement long et l’individualisme. De son côté, le padel illustre le nouveau, plus accessible, privilégiant le plaisir et l’expérience ludique.
Disruption, transformation, pas destruction
Le padel ne tue pas le tennis, il le force à évoluer, mais le tennis a-t-il les compétences dans les clubs pour se réinventer ? Jusqu’ici, la stratégie de cohabitation de la FFT fonctionne. 600 clubs déjà ont sauvé leur modèle économique grâce au padel, tandis que parallèlement le tennis a regagné des licenciés. Le XXI siècle consacre le passage du sport‑compétition au sport‑expérience. Ce phénomène a été particulièrement bien appréhendé par certains acteurs clés de la pratique, en premier lieu les Diplômés d’État issus du tennis. Ces derniers ont su tirer parti du développement rapide du padel pour cumuler et diversifier leurs activités professionnelles.
Dans de nombreux cas, ils sont restés salariés au sein de clubs de tennis, tout en poursuivant en parallèle une activité libérale à travers les leçons individuelles et les stages. À cela s’est ajoutée, progressivement, une implication croissante dans les clubs de padel, également sous statut libéral, leur permettant de générer une source de revenus complémentaire significative.
Si, pour les enseignants de tennis, le padel constitue ainsi une opportunité de diversification économique et sociale, la situation est sensiblement différente du point de vue des structures. Peu de clubs de tennis associatifs sont en mesure de bénéficier de cette dynamique dans les mêmes proportions.
À l’inverse, les clubs de padel, majoritairement organisés sous forme privée, ont pu optimiser leur marge sur coûts fixes en s’appuyant sur un modèle faiblement chargé en coûts salariaux, contrairement aux clubs associatifs de tennis, structurellement plus contraints par des charges de personnel et des obligations institutionnelles plus lourdes.
Le padel n’a pas créé ce changement. Il l’a compris, capturé et monétisé. La vraie question n’est donc pas «padel contre tennis», mais comment gérer la croissance sans créer une bulle sans pouvoir de contrôle sur la sphère privée. Reste désormais à savoir si la France saura éviter l’écueil observé en Suède et transformer cette révolution du padel en un succès durable, au sein d’un écosystème public–privé structurellement complexe, dont les équilibres économiques, institutionnels et sociaux demeurent délicats à anticiper et à réguler.

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