CRITIQUE - La sino-américaine Chloé Zhao dépeint le dramaturge, interprété par Paul Mescal, dans sa vie de famille, avec Jessie Buckley dans le rôle de sa femme. Et montre surtout les ravages de la perte d’un enfant.
Passer la publicité Passer la publicitéEn 1999, Shakespeare in Love faisait du dramaturge anglais un héros de comédie romantique. Ce mercredi, Hamnet invite à voir le Barde sous un jour plus humble. Désargenté, Will enseigne pour rembourser les dettes de son père gantier dans la campagne anglaise de la fin du XVIe siècle. Face à un auditoire peu attentif, il s’éprend de la fille aînée de la maison. Peu importe qu’Agnès passe son temps à chasser avec son faucon et cueillir des plantes médicinales, récoltant une réputation de sorcière. Les jeunes gens se plaisent et se veulent.
Soutenant les ambitions théâtrales de son époux, Agnès le laisse tenter sa chance à Londres et reste dans leur village. L’harmonie précaire est brisée par la mort de leur fils Hamnet. La disparition du garçonnet plonge sa mère dans la colère et la prostration quand Shakespeare puise dans ce chagrin l’inspiration de sa tragédie Hamlet.
En adaptant le roman de Maggie O’Farrell, Chloé Zhao ressurgit là où on ne l’attendait pas. Oscarisée pour Nomadland, la réalisatrice sino-américaine, défenseur des grands espaces, n’est pas familière de l’œuvre de Shakespeare. « Je n’ai pas grandi avec. J’aime l’imagerie et le mysticisme de ses textes. Ce qui m’intéresse, c’est l’homme derrière l’artiste, pourquoi sa plume est si intemporelle, confie-t-elle au Figaro. Je voulais humaniser le génie, ne pas céder à la tentation de le couper du monde matériel. Lui aussi coupait du bois et cuisinait. Il était sans doute plus connecté au monde que nous. »
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En route pour les Oscars
La cinéaste redoutait « la rigueur du drame historique ». « J’ai dû me donner la liberté de ne pas être fidèle à l’époque, dans mes costumes, par exemple. J’ai laissé des incidents vécus par mon équipe influencer la mise en scène », raconte Chloé Zhao. Un de ces étonnants clins d’œil ? Le comédien incarnant Hamlet, Noah Jupe, est le grand frère du précoce Jacobi Jupe, téméraire interprète de Hamnet. « Ce film m’a questionnée sur ma place en tant que conteur et sur la notion de maternité. Pas juste le fait de devenir mère, mais notre lien à la terre, notre mère nourricière. J’ai toujours eu peur de la mort. Hamnet m’a fait accepter que la douleur et le deuil fassent partie de la vie. Chaque inspiration d’air que nous prenons ne garantit pas la suivante », avoue Chloé Zhao, qui adopte un angle domestique et féminin.
Shakespeare, campé par le râblé Paul Mescal (Gladiator II), est relégué à la périphérie, et met sa femme Agnès, Jessie Buckley, en majesté. En résulte un récit qui désarçonne, au départ, par sa naïveté et son sentimentalisme, dominé par le bucolisme des paysages verdoyants et des intérieurs minutieusement reconstitués. Agnès donne naissance dans les racines d’un arbre. Les tables ploient de bols et de mets. Puis la grande faucheuse entre en scène et Hamnet bascule dans le foudroyant et le viscéral.
Le désespoir et la rage animale de Jessie Buckley (The Lost Daughter) transforment Hamnet en une expérience universelle et cathartique face à la mort et à l’absence. Jusqu’à l’acmé impitoyable : une représentation de Hamlet au Théâtre du Globe où la frontière entre art, songe et réalité se dissipe. Mélo, râleront certains. Voyage initiatique intérieur puissant et dévastateur pour les autres. Récompensé par le prix du public à Toronto, Hamnet file, en tout cas, tête la première aux Oscars, où personne ne semble pouvoir arrêter le triomphe de Jessie Buckley.
La note du Figaro : 2,5/4

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