CRITIQUE - Au Théâtre de la Ville, à Paris, Sarah Karbasnikoff interprète la pièce adaptée du roman de Gwenaëlle Aubry. Un seul-en-scène poignant en forme d’abécédaire pour évoquer une figure disparue et sa folie.
Passer la publicité Passer la publicité« Aliénation », c’est le premier mot que prononce Antonin Artaud d’une voix rocailleuse et saccadée en guise de préambule de Personne, le spectacle tiré du livre de Gwenaëlle Aubry. Côté jardin, un micro sur pied, un paravent transparent derrière lequel on distingue un lit d’hôpital recouvert de draps blancs. Côté cour, un gros carton de déménagement. Pas tout à fait au milieu, un costume d’homme sombre étalé sur le plateau. Chemise immaculée sur son pantalon noir, Sarah Karbasnikoff est la porte-parole de l’autrice. Elle pénètre sur le plateau le regard brillant, les cheveux attachés en queue-de-cheval et les pieds nus. Vulnérable, mais décidée, elle évoque le père disparu à travers un abécédaire à la façon de Gilles Deleuze. « Artaud », « clown », « qualité, (sans) », « SDF », « traître » à Zelig, le film de Woody Allen.
Elle décrypte aussi sa folie - il a souffert d’une psychose maniaco-dépressive toute sa vie - qu’elle a décelée au fur et à mesure sans d’abord la comprendre. François-Xavier Aubry était avocat et professeur à la Sorbonne, spécialiste de la décentralisation. Il a laissé un journal « à romancer » sur « ce spectre dérangeant » que Gwenaëlle Aubry entremêle à son propre récit comme pour renouer un lien avec lui ou au contraire s’en libérer.
Une délicatesse rare
L’écrivain s’interroge : comment faire renaître une « personne » dont l’esprit s’égare dans les méandres de la mémoire et, est « plusieurs » ? Nez rouge sur le nez, la comédienne passée par l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg vibre d’émotion contenue. Sensationnelle, elle est souvent aux bords des larmes quand elle « double » le paternel de Gwenaëlle Aubry, le « Mouton noir mélancolique », titre qu’il avait donné à son manuscrit.
« Personne, ce livre-là, a en partie changé mon deuil en vie, mon mort en mots… Il est ce qui, de lui, est devenu sonore… Le reste appartient au silence », souligne Gwenaëlle Aubry. Et au théâtre (la pièce a été créée au Théâtre 14 en janvier 2024). Celle qui est également docteur en philosophie a collaboré avec Sarah Karbasnikoff et Élisabeth Chailloux pour transposer ses mots au théâtre (Mercure de France, prix Femina 2009) et offrir une déclaration d’amour à l’être cher. En osmose, la seconde dirige Sarah Karbasnikoff avec une délicatesse rare magnifiée par la scénographie d’Aurélie Thomas. Rien n’est superflu, ni imprévisible contrairement au comportement du père qui provoque des sourires dans la salle.
« Personne », au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, salle la Coupole (Paris 4e), jusqu’au 21 avril.

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