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Publié le 16/03/26 à 08h14
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Si vous êtes abonné Netflix, ceci vous concerne. La plateforme vient de racheter InterPositive, la startup d'IA fondée par Ben Affleck, pour un montant pouvant atteindre 600 millions de dollars. Six jours après avoir perdu la bataille pour Warner Bros., Netflix change de stratégie et mise sur l'IA appliquée au cinéma. J'ai écouté la vidéo publiée le jour de l'annonce et ce qu'Affleck y dit va bien au-delà d'Hollywood.
Ben Affleck lors de la vidéo de présentation d'InterPositive, © Netflix / Montage Les Numériques
Le 5 mars 2026, Netflix annonce l'acquisition d'InterPositive, société d'IA fondée en 2022 par Ben Affleck. Selon Bloomberg, le montant peut atteindre 600 millions de dollars, bonus de performance inclus. Seize employés rejoignent Netflix. Affleck devient conseiller senior et, le même jour, Netflix publie une vidéo de 5 minutes dans laquelle Affleck s'exprime avec une franchise inhabituelle. C'est là que les choses deviennent intéressantes.
Après l'échec Warner Bros., un virage chirurgical
Fin février, Netflix perdait la bataille pour racheter Warner Bros. Discovery, battu par Paramount sur une surenchère d'un dollar par action. Montant en jeu : plus de 80 milliards. Six jours plus tard, la plateforme signe un chèque quarante fois plus petit, mais d'une nature radicalement différente. Là où Warner Bros. représentait un catalogue, InterPositive représente une capacité. Netflix n'achète pas du contenu. Netflix achète un outil pour en fabriquer autrement.
etflix a finalement renoncé à racheter Warner Bros., laissant Paramount Skydance s'emparer du studio légendaire. © Shutterstock
Ce n'est d'ailleurs pas isolé. En décembre 2025, la plateforme rachetait déjà Ready Player Me, startup de création d'avatars pour son écosystème jeux vidéo. Deux acquisitions tech en trois mois, pour une entreprise qui a longtemps revendiqué la culture du "construire plutôt qu'acheter".
Une IA qui ne fabrique rien : voilà pourquoi Netflix y met 600 millions
InterPositive ne ressemble pas à ce qu'on associe spontanément à l'IA dans le cinéma. Pas de génération de films par prompt. Pas de deepfakes. Pas de modèle entraîné sur des films existants ou du contenu aspiré sur internet. L'équipe d'Affleck a filmé son propre jeu de données sur un plateau contrôlé, en conditions réelles de production. En 2026, dans une industrie IA obsédée par l'aspiration massive de données, c'est quasi inédit.
Un brevet déposé au nom d'Affleck, analysé par l'analyste Stephen Follows, détaille le fonctionnement : là où la plupart des systèmes de vision IA sont entraînés à reconnaître des objets ou des actions, InterPositive apprend à comprendre comment un plan a été tourné.
Focale utilisée, mouvement de caméra, style de cadrage, distance au sujet. L'IA pense en langage de chef opérateur, pas en pixels. Affleck parle lui-même de “la distorsion d'un objectif” et de “la façon dont la lumière se transforme dans une scène” dans le communiqué officiel. Du vocabulaire de plateau.
Focale, mouvement de caméra, profondeur de champ, angle, occlusion, parallaxe : ce sont ces paramètres cinématographiques que le modèle d'InterPositive apprend à reconnaître, selon le brevet déposé par Affleck © Infographie : Stephen Follows
Autre choix technique délibéré : les modèles sont volontairement petits et focalisés sur les techniques de fabrication, pas sur les performances d'acteurs. Cette limite est gravée dans l'architecture. Le système ne peut pas manipuler, remplacer ou synthétiser un jeu d'acteur. À contre-courant d'une industrie IA lancée dans une course au gigantisme, InterPositive revendique la contrainte.
L'outil s'entraîne ensuite sur les rushes d'un film déjà tourné, dit-il, puis permet au réalisateur de retoucher l'éclairage, supprimer des câbles de cascades, recadrer un plan, corriger un décor. David Fincher l'utilise déjà sur The Adventures of Cliff Booth, la suite d'Once Upon a Time in Hollywood écrite par Tarantino, attendue cet été sur Netflix.
L'IA, les gens pensent surtout que c'est créer quelque chose à partir de rien. Je vais taper un truc dans un ordinateur et ça va me donner un film. Ce n'est pas du tout ce qu'on fait.
Netflix ne prévoit pas de commercialiser la technologie : InterPositive devient un outil maison, exclusif. Là où Disney a signé un partenariat de licence avec OpenAI, Netflix absorbe la brique. Un avantage compétitif brut, impossible à répliquer à court terme.
Le nom lui-même n'est pas anodin. En cinéma argentique, un “interpositif” désigne un tirage intermédiaire servant à protéger le négatif original. Affleck a nommé sa société d'après un procédé de préservation.
L'acquisition n'est pas tombée du ciel. En janvier 2026, Netflix diffusait The Rip, film d'action avec Affleck et Matt Damon. La même semaine que le rachat, la plateforme officialisait un accord de first-look avec Artists Equity, leur société de production. Selon Deadline, Affleck a évoqué InterPositive pour la première fois auprès des dirigeants de Netflix à l'automne 2025. Plusieurs mois de discussions avant la signature.
Ce que ça change pour un abonné Netflix
Pas de révolution visible demain matin, mais des effets progressifs et concrets : des séries visuellement plus soignées, des corrections de continuité plus fines, des effets spéciaux accessibles à des productions de budget intermédiaire. Celles qui ne s'appellent pas Stranger Things mais qui font le quotidien de la plateforme, en somme.
En 2024, le co-CEO Ted Sarandos résumait la philosophie : rendre le contenu 10 % meilleur rapporte plus que le produire 50 % moins cher. InterPositive est l'outil concret de cette logique.
Reste ce qu'on ne sait pas : aucune démo publique n'a été montrée, aucun avant/après, aucune évaluation indépendante de la technologie. On sait que Fincher l'utilise sur Cliff Booth, mais on ignore ce qu'il en a fait exactement. Pour l'instant, on achète un discours et un brevet. Le film de Fincher sera le premier vrai test public.
Ce que ça change pour Hollywood
C'est là que ça se corse. Les syndicats hollywoodiens entament un nouveau cycle de négociations avec les studios. Le souvenir des grèves de 2023, déclenchées en partie par la question de l'IA, n'a rien perdu de sa charge. Contacté par NPR, l'IATSE, principal syndicat des techniciens d'Hollywood, a refusé de commenter l'opération.
Dans la vidéo, Affleck raconte ses premières rencontres avec le monde de la tech. Des ingénieurs brillants, déconnectés du métier de cinéaste. Et une obsession récurrente :
Très souvent, j'entendais des gens dire : comment on sort l'humain de la boucle ?
Netflix joue une partition délicate. Elizabeth Stone, directrice produit et technologie, parle d'"innovation qui donne du pouvoir aux créateurs, pas qui les remplace". Bela Bajaria, directrice des contenus, prend soin de nommer chaque corps de métier : "le travail des scénaristes, des réalisateurs, des acteurs et des équipes techniques". La phrase est calibrée pour les syndicats. Affleck enfonce le clou :
Pour moi, il ne s'agit pas vraiment de faire moins cher. Il s'agit de faire mieux.
Sauf que la question de fond reste entière : que se passe-t-il quand l'outil fonctionne si bien qu'il rend certains postes superflus, même sans que ce soit l'intention ? Un réalisateur qui recadre en post-production, c'est potentiellement un cadreur en moins sur le plateau. Un éclairage retouché par IA, c'est un technicien lumière dont le rôle se réduit. Affleck a beau jeu de parler de "faire mieux" : les syndicats, eux, compteront les postes.
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