Longtemps limité, aux États-Unis à quelques blogs, le courant "néoréactionnaire" serait sans doute resté dans l’ombre si Donald Trump n’était revenu au pouvoir. Seulement voilà : après le premier mandat chaotique du président Maga, il fallait donner une colonne vertébrale au mouvement qui porte son nom, le trumpisme. Quelques "penseurs", comme Curtis Yarvin ou Nick Land, en ont profité pour occuper le terrain. Soutenus par le milliardaire Peter Thiel et porteurs d’idées ultraradicales - destruction de la démocratie, instauration d’un modèle monarchiste et inégalitaire qui rappelle singulièrement les années 1930… -, ils ont désormais une certaine influence dans la sphère Maga.

Le programme de réduction de coûts Doge, initié par Elon Musk ? Ce sont eux. Transformer Gaza en Riviera ? Eux aussi. Le discours de J.D. Vance qui a traumatisé les Européens à la conférence de Munich, l’an dernier ? Eux toujours. Il faut donc s’intéresser à eux, car eux s’intéressent à nous, et veulent nous mettre à l’heure néoréactionnaire, explique Arnaud Miranda, chercheur associé au Cevipof et enseignant à Sciences Po, qui vient de leur consacrer un essai très instructif, Les lumières sombres (1). Entretien.

L'Express : Animal politique à sang chaud, Donald Trump est souvent perçu comme un être dépourvu de toute idéologie. Qu’en pensez-vous ?

Arnaud Miranda : Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2016, Donald Trump n’avait ni plan de bataille ni structure idéologique, ce qui a produit les quatre années erratiques que l’on connaît. Fort de ce constat, certains artisans du trumpisme ont tenté de former une idéologie plus structurée, à l’instar du "Projet 2025" du think tank Heritage Foundation. C’était également l’objectif de la NatCon, [NDLR : conférence politique, financée par le milliardaire Peter Thiel, qui promeut l’idéologie nationale conservatrice], dont l’une des missions consistait justement à penser le trumpisme après Trump.