Le 18 mars 1965, dans le cadre du deuxième volet du programme Voskhod, une fusée s’envole de Baïkonour, au Kazakhstan. Une heure et demie après le décollage, et une première orbite bouclée, l’un des deux cosmonautes soviétiques embarqués, Alekseï Leonov, entre dans l’histoire… en sortant dans l’espace. Plus précisément, il accomplit la première sortie extravéhiculaire jamais faite par un humain : durant douze minutes, simplement retenu par un filin, il s’éloigne jusqu’à 5 mètres du sas relié à la capsule spatiale.
On lui doit une autre première, car Leonov ne se séparait jamais de ses crayons de couleur, reliés par des bouts de ficelle, qu’il emportait même dans l’espace ! Et il profita d’un temps mort lors de la mission Voskhod 2 pour croquer un lever (ou coucher) de soleil à travers l’atmosphère. C’était la première œuvre d’art réalisée dans l’espace ! Cette aventure a inspiré l’artiste Élise Parré dans une vidéo où elle met en scène la pratique du dessin en impesanteur, en reproduisant et filmant le bricolage inventé par Leonov, qu’elle met en vis-à-vis de la haute technologie déployée pour la conquête spatiale. Précision : l’enregistrement a eu lieu à bord de l’airbus A3100 Zéro-G, un avion aménagé en laboratoire de recherche qui, lors de vols paraboliques, offre des séquences de 22 secondes d’impesanteur.
Une copie d'écran de la vidéo d'Élise Parré.
© E.Parré/Photo L. ManginL’appareil est exploité par la société Novespace, filiale du Centre national d’études spatiales (Cnes) qui propose dans le cadre de son Observatoire de l’espace des résidences d’artistes, un programme dont a bénéficié Élise Parré. Son travail s’inscrit dans un mouvement plus vaste, celui de l’art extraterrestre, auquel une exposition organisée par le Cnes et coproduite avec l’Espace de l’art concret, à Mouans-Sartoux : il s’agit de montrer un panorama des diverses pratiques des artistes pouvant se réclamer de ce courant. Quelques conditions se doivent d’être satisfaites, par exemple que la production de l’œuvre perdrait tout sens si elle était faite sur Terre, ou bien que le milieu spatial joue sa propre partition dans le processus de création.
Dès lors, tous les moyens techniques d’accès à l’espace sont sollicités ! Avion zéro-g, nous l’avons vu, mais aussi Station spatiale internationale et ballons stratosphériques.
Ces derniers ont été choisis par Victoire Thierrée pour sa sculpture Caillou. Au départ, un bloc en acier poli dont la forme évoque à la fois le polyèdre à huit faces de Dürer, qui apparaît dans sa gravure Mélancholia, et la sculpture Le Cube, d’Alberto Giacometti (en réalité, un monolithe à… douze faces !).
Caillou, 2024, de Victoire Therrée.
© CNES/A.MoleL’objet a ensuite été embarqué à bord d’un ballon dilatable léger, lâché depuis le Centre de lancement du Cnes, à Aire-sur-l’Adour, pour ensuite rejoindre la stratosphère à environ 30 kilomètres d’altitude. Si le matériau a bien résisté aux variations de température qu’il a subies pendant les deux heures qu’a duré le vol, il en est allé différemment avec la pression : une partie du volume a été déformée, comprimée, comme enfoncée dans la structure. L’espace a bien ici imprimé sa marque dans l’œuvre !
Quant à l’ISS, elle a été investie indirectement par Eduardo Kac, un artiste brésilien rendu célèbre par son lapin fluorescent, GFP Bunny, pour Télescope intérieur. À partir d’un protocole conçu par l’artiste, le spationaute Thomas Pesquet a durant la mission Proxima, de l’Agence spatiale européenne, lancée en novembre 2016, découpé deux feuilles de papier qu’il a ensuite emboîtées. Résultat : une sculpture qui, vue d’un certain angle, laissait apparaître le mot « Moi ». En flottant dans l’habitacle, elle avait par instants pour toile de fond, la Terre. La vidéo qui en résulte est la première performance réalisée in situ dans l’ISS.
Ces trois exemples sont pris parmi les œuvres des onze artistes de cette exposition-manifeste. Selon son commissaire, Gérard Azoulay, responsable de l’Observatoire de l’espace, elle pose les jalons de ce que sera l’art extraterrestre du XXIe siècle, un art né d’une collaboration avec l’espace.
Parallèlement à l’exposition « L’art extra-terrestre au XXIe siècle », l’Espace de l’Art Concret propose également « Art & Science », une rétrospective du physicien, enseignant et artiste suisse Jürg Nänni, en collaboration avec le Kunsthaus Biel Centre d'art de Bienne (KBCB), en Suisse. Après s’être intéressé aux fondements psychologiques de la perception visuelle, il a élaboré nombre d’œuvres relevant de l’art concret, et qui ne sont pas sans rappeler, par exemple, celle de Victor Vasarely.
Jürg Nänni/Hans Knuchel, sans titre, 1991.
© Jürg Nänni estate/Hans Knuchel
Jürg Nänni, Sans titre, 1991.
Imprimé offset monté sur plaque d’aluminium.
© Jürg Nänni estate
Jürg Nänni, Sans titre, 1996. Imprimé offset monté sur plaque d’aluminium.
© Jürg Nänni estate/FHNWLongtemps resté confidentiel, ce corpus a été récemment redécouvert au moment du décès de l’artiste, en 2019. Il fut un des pionniers à recourir à des générateurs aléatoires et à des automates cellulaires pour donner corps à des compositions qui, s’appuyant pourtant sur des règles mathématiques strictes et une précision géométrique, sont à la fois imprévisibles et visuellement saisissantes.

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