Vous avez une formation de philosophe, comment en êtes-vous arrivé à étudier les rêves par l’intermédiaire des sciences expérimentales ?
Au départ, je m’intéressais à la conscience. Et le rêve me paraissait un terrain d’expérimentation formidable, car il met en jeu toute une série de phénomènes qui questionnent nos intuitions et nos définitions sur le sujet. Pour commencer, il semble à première vue dissocié de ce qu’on appelle la « conscience d’accès » (par opposition à la « conscience phénoménale », qui désigne l’aspect expérientiel, l’effet que cela fait d’être conscient). Selon Ned Block, professeur de philosophie et de psychologie à l’université de New York, un état mental est conscient au sens de l’accès quand il est disponible pour le raisonnement et permet le contrôle de la parole et de l’action. Or ce qui est frappant dans le rêve, c’est qu’il s’agit d’un état conscient qui paraît intense d’un point de vue expérientiel, mais qui reste enfermé dans le sommeil : il est en grande partie déconnecté des entrées sensorielles et des sorties comportementales. En conséquence, il ne peut pas guider la parole et l’action « en direct ». Il est seulement rapportable a posteriori, et encore pas toujours, loin de là : les scientifiques estiment que nous rêvons plusieurs heures par nuit et nous n’en avons au mieux que quelques souvenirs en tête le matin ; dans l’immense majorité des cas, les rêves sont donc oubliés au fur et à mesure, avant de pouvoir être racontés.
Le plus étonnant est que nous sommes parfois capables de les voir de l’extérieur. La neurologue Isabelle Arnulf, à la Pitié-Salpêtrière, étudie ainsi le trouble du comportement en sommeil paradoxal, une pathologie qui conduit les patients à extérioriser leurs rêves : ils vont par exemple grimper un escalier invisible, travailler à leur atelier, combattre d’impalpables ennemis… tout en restant parfaitement endormis. Réveillés pendant cet épisode, la plupart racontent un rêve qui concorde avec leur comportement, mais quelques-uns – moins d’un sur 200 – n’ont jamais le moindre souvenir de rêver, ni même le sentiment d’avoir rêvé. Ces derniers ne sont donc pas en mesure d’attester qu’ils ont des expériences conscientes pendant leur sommeil, alors que les scientifiques qui les observent de l’extérieur le peuvent. Ce sont même eux qui les en assurent au réveil ! Pour un philosophe comme moi, « biberonné » à Descartes (pour qui chacun est la seule autorité sur ce qu’il pense), c’est assez paradoxal.
Mais si les songes ne sont pas rapportables « en direct », voire ne le sont jamais, comment être sûr que ces patients, et les rêveurs en général, vivent une expérience consciente ? Certaines théories postulent que les souvenirs de rêve sont une construction réalisée au réveil, à partir d’une activité mentale inconsciente qui court pendant le sommeil…
Ces théories sont largement discréditées aujourd’hui. Plusieurs travaux montrent que nous sommes bel et bien conscients pendant que nous rêvons. En effet, si les songes correspondaient à une sorte d’activité mentale inconsciente, ils s’effaceraient très vite de notre mémoire : les perceptions inconscientes (telles qu’une image située en périphérie du champ visuel ou un son auquel on ne prête pas attention) disparaissent ainsi en quelques secondes au maximum. Or les rêves s’ancrent plus durablement dans le cerveau, comme l’ont montré une série d’expériences astucieuse visant à créer un jalon dans les scénarios oniriques. En 1969, David Koulack, de l’université d’État de New York, a par exemple envoyé une légère décharge électrique sur le poignet de volontaires endormis, ce qui les a conduits à rêver d’événements congruents, par exemple qu’on les piquait ou qu’on les frappait à cet endroit ; et ils s’en sont souvenus quand on les a réveillés trois minutes plus tard. Si cet événement n’avait pas été vécu consciemment pendant le rêve, il n’aurait jamais pu être rapporté aussi longtemps après.
L’enfermement des songes dans le sommeil est en tout cas particulièrement intéressant pour les neuroscientifiques : il permet d’étudier le « noyau expérientiel » de la conscience, indépendamment des sorties comportementales et des entrées sensorielles. Ou tout au moins de s’en rapprocher, car le rêve n’est pas non plus une forme de conscience phénoménale pure : le rêveur raisonne sur ce qu’il croit percevoir, prend des décisions sur cette base, discute avec les personnages qu’il rencontre…
Que nous a appris le rêve sur ce noyau de la conscience ?
En 2017, Francesca Siclari, alors à l’université de Lausanne, et ses collègues ont cherché à en découvrir le fondement cérébral. Grâce à un électroencéphalographe à haute densité, ils ont identifié le réseau minimal qui doit être actif pour que le cerveau crée un rêve. Ce réseau comprend notamment des régions situées sur les faces internes des hémisphères cérébraux, qui sont impliquées dans l’intégration des diverses modalités sensorielles. Selon les chercheurs, cela les rendrait aptes à assurer « la simulation virtuelle d’un monde et les hallucinations spatiotemporelles immersives qui caractérisent les rêves ».
En 2017, une étude a identifié le réseau minimal qui doit être actif pour que le cerveau crée un rêve – réseau qui s’approcherait, selon les chercheurs, du « noyau cérébral » de la conscience.
Ce qui a particulièrement suscité le débat, c’est que ce réseau n’inclut pas le cortex préfrontal. Or selon la théorie de l’espace de travail global, très influente dans le domaine, cette zone est le chef d’orchestre de la conscience : comme elle tisse de multiples connexions longues à travers le cortex, elle permettrait de rendre une information consciente en la diffusant dans tout le réseau cérébral.
Ces résultats plaident donc en faveur des théories selon lesquelles la conscience n’a pas besoin de cette diffusion large et peut être créée localement dans le cerveau, comme celle dite « de l’information intégrée » – promue notamment par le neuroscientifique et psychiatre italien Giulio Tononi, qui a participé aux travaux de Francesca Siclari. Selon cette théorie, la conscience émerge de l’intégration de multiples informations en un tout unifié, et plus un système comporte d’interactions internes (à l’instar des réseaux de neurones fortement interconnectés), plus son « degré de conscience » est important.
Une autre théorie compatible avec ces découvertes sur le rêve est celle des boucles rétroactives locales, défendue par Victor Lamme, de l’université d’Amsterdam. Pour ce chercheur, la conscience peut naître de rétroactions locales (typiquement entre les différentes couches du cortex visuel lorsqu’une image est vue consciemment) qui ne passent pas par le cortex préfrontal, et exister sans être rapportable. Ces rétroactions créeraient une conscience phénoménale pure, de façon indépendante de la conscience d’accès. Au passage, cette idée est profondément anticartésienne : pour Descartes, la vigilance cognitive est constitutive de la conscience. Il fait d’ailleurs valoir l’existence de ce qu’on appelle aujourd’hui le rêve lucide, où l’on est conscient de rêver et où l’on parvient à diriger en partie les événements : il y voit la conscience qui retrouve sa vérité pendant le sommeil.
Comment ont réagi les tenants de la théorie de l’espace de travail global ?
Ils ont souligné que même si le cortex préfrontal est souvent qualifié de « désactivé » pendant le rêve, c’est un abus de langage : en réalité, il reste actif, juste moins intensément et plus partiellement qu’à l’éveil. De même, les résultats de Francesca Siclari n’impliquent pas forcément que cette zone n’intervient pas du tout lors du rêve. Le débat continue donc.
Le rêve livre-t-il d’autres enseignements sur la nature de la conscience ?
C’est aussi un argument en faveur des théories de la conscience dites « modulaires ». Dans son ouvrage The Modularity of Mind, publié en 1983, le philosophe américain Jerry Fodor défendait l’existence de modules cognitifs inconscients, qui fonctionnent en parallèle (assurant par exemple la perception visuelle des formes ou la reconnaissance du langage) et avec lesquels la conscience n’interfère pas, comme l’illustrent les illusions perceptives .
Dans l’illusion de Müller-Lyer, on ne peut s’empêcher de voir la ligne du haut plus longue que celle du bas, même si on sait que les deux ont une longueur identique. Ce serait le signe que la perception visuelle des tailles est traitée par un module cognitif inaccessible à la conscience.
© Pour la ScienceMais le philosophe Thomas Nagel et le neuropsychologue Michael Gazzaniga iront encore plus loin, en soutenant que même la conscience est modulaire – ce qui est très contre-intuitif, tant nous avons une impression d’unité. C’est exactement cela que suggère le rêve. En effet, dans certains cas, plusieurs événements co-conscients qui ne communiquent pas entre eux semblent survenir : un dormeur peut ainsi voir en rêve un homme barbu et l’identifier comme la sœur d’un ami, pour reprendre un exemple cité par la neuroscientifique Sophie Schwartz, de l’université de Genève. Cela traduirait l’existence de modules créant des états co-conscients (ici le sentiment d’identité et la perception de l’apparence physique), qui sont habituellement unifiés dans un second temps, mais qui se dissocient parfois dans le rêve.
Dans certains cas, plusieurs événements co-conscients semblent complètement déconnectés dans le rêve – ce qui rejoint la conception de Nietzsche d’une « âme multiple ».
Déjà au XIXe siècle, Nietzsche défendait l’idée d’une « âme multiple », qui serait aussi « fractionnable » que le corps, et qu’il opposait à « l’atomisme psychique » – défini comme « la croyance qui fait de l’âme une chose indestructible, éternelle, indivisible, un atomon » (Par-delà le bien et le mal, 1886). Et en 1978, le chercheur américain John Antrobus, de la City University of New York, fait le rapprochement entre les dissociations identité/apparence survenant dans le rêve et ce qu’on appelle les « cerveaux divisés ».
Qui sont ces « cerveaux divisés » ?
Il s’agit de patients qui ont subi une section du corps calleux, un large faisceau de fibres nerveuses reliant les deux hémisphères. Le neuropsychologue américain Michael Gazzaniga, qui les a étudiés dans les années 1960, écrit dans son livre Le Cerveau dédoublé (traduction de The Split Brain in Man, paru en 1967) : « Tout indique que la séparation des hémisphères crée deux sphères de conscience indépendantes dans un même crâne. » De fait, quand on lui présente un objet dans une partie du champ visuel traité par son hémisphère gauche, le patient rapporte l’avoir vu. Quand on le présente à son hémisphère droit (incapable de verbalisation), il nie l’avoir vu, mais il est capable de le désigner avec sa main gauche (pilotée par ce même hémisphère). L’interprétation de ces résultats fait débat, Yair Pinto, de l’université d’Amsterdam, ayant mené en 2017 des expériences complémentaires qui lui font aujourd’hui penser que les perceptions des deux parties du champ visuel coexistent dans un même champ de conscience, mais ne sont plus comparées – à l’instar du sentiment d’identité féminine et de la perception d’un corps barbu masculin que nous avons évoqués. Le rapprochement avec le rêve est tentant… et fascinant.
Après avoir élaboré en 2013 des questionnaires pour mesurer les différentes facettes de la conscience onirique dans le rêve lucide (où, rappelons-le, le rêveur devient conscient qu’il est en train de rêver, mais sans se réveiller pour autant), Ursula Voss, de l’université J. W. Goethe, et ses collègues ont en outre pointé un phénomène similaire à la persistance des illusions sensorielles : « Le sentiment de réalité éprouvé en rêve n’est pas cognitivement pénétrable, c’est-à-dire qu’il peut persister indépendamment du savoir concomitant que vous êtes en train de rêver. » Autrement dit, même si vous savez pertinemment que vous êtes plongé dans un rêve, vous continuez à percevoir l’environnement onirique comme réel.
Au-delà de ses bases cérébrales, le rêve donne donc des indications sur la nature même de la conscience. Il renseigne aussi sur certains de ses composants, comme l’agentivité – le sentiment d’être l’auteur de ses actions et de contrôler ses pensées (ce dernier aspect étant notamment souligné par Élisabeth Pacherie, philosophe et directrice de recherche au CNRS, qui a travaillé sur la schizophrénie, où le dérèglement de ce sentiment pourrait être à l’origine des « voix » entendues par les patients).
Comment les rêves renseignent-ils sur l’agentivité ?
Par l’étude du langage. En général (dans plus de 70 % des cas, selon les enquêtes), les rêveurs ont l’impression de contrôler ce que dit le personnage principal, celui dans lequel ils se sentent incarnés. Mais ce n’est pas le cas pour les personnages secondaires. Les rêveurs semblent d’ailleurs bien plus souvent surpris par ce que disent ces derniers.
Quand on y réfléchit, la possibilité même d’un dialogue en rêve est très étonnante : j’ai l’impression que quelqu’un d’autre me parle et qu’il est totalement indépendant de moi, alors que toute la scène n’est qu’une simulation produite par mon cerveau. À mon sens, il s’agit donc là d’une perte d’agentivité sur son propre contenu mental. Autrement dit, dans un dialogue onirique, le sentiment d’agentivité fluctue rapidement, à chaque réplique échangée avec un personnage secondaire. Les rêves sont donc un moyen précieux pour étudier comment le cerveau fabrique ce sentiment.
Comment étudie-t-on le langage onirique ?
Principalement en réveillant des volontaires et en leur demandant de citer la dernière phrase qu’ils ont prononcée ou entendue en rêve – on peut aussi les inciter à la noter lors de leurs réveils spontanés. L’étude du langage onirique présente deux atouts méthodologiques importants. D’abord, la linguistique a développé des outils très puissants, qui permettent de traiter les récits de rêve de façon rigoureuse et largement automatisée. Ensuite, on peut viser une transcription littérale, parfaitement exacte, de ce qui est dit en rêve. À l’inverse, quand il faut raconter ce qu’on a vu ou vécu, on doit transcrire des images en texte, autrement dit changer de modalité, ce qui est susceptible d’engendrer des pertes d’information ou des déformations. Et même quand on demande aux rêveurs de dessiner leur songe, cela suppose de passer d’une scène visuelle dynamique en trois dimensions à une image 2D…
Que dit-on dans les rêves ?
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le langage est très présent en rêve. Dans les deux tiers des songes, on observe des échanges verbaux, principalement des dialogues. Le plus souvent, ils sont très prosaïques et portent sur des thèmes de la vie quotidienne, comme l’illustrent les exemples donnés par la linguiste américaine Patricia Kilroe, qui a synthétisé les recherches sur le sujet en 2016 : « bonjour », « voilà », « comment tu vas », « j’ai très faim »…
Les recherches montrent en outre que, la plupart du temps, les répliques sont très bien formées (même si elles sont plus courtes qu’à l’éveil en moyenne). Le linguiste américain Frank Heynick, qui a publié l’étude la plus rigoureuse sur le sujet en 1983, a trouvé que seules 4 % d’entre elles étaient incorrectes : il a observé seulement 7 néologismes sur 5 200 mots recueillis et moins de 10 phrases contenant des erreurs grammaticales (ainsi que quelques-unes ayant des problèmes sémantiques) sur près de 600 répliques compilées.
Mais là encore, cette correction du langage n’est-elle pas reconstruite à l’éveil ?
L’étude des somniloques – ces gens qui parlent en dormant – suggère que non. Dans une enquête publiée en 2017, la neurologue Isabelle Arnulf a par exemple filmé 232 d’entre eux dans son laboratoire du sommeil, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, afin d’étudier leurs productions vocales. L’analyse des près de 900 épisodes de vocalisations recueillis a montré que la compétence linguistique est presque équivalente à celle de l’éveil, et ce pendant toutes les phases du sommeil : même si 59 % des sons étaient inintelligibles – marmonnements, cris, rires, chuchotements – et s’il y a une tendance marquée à la répétition de termes (« au secours au secours au secours »), les phrases étaient presque toutes bien formées : « Quand tu arrives à cet endroit, tu t’arrêtes », « Qu’est-ce que tu fais là ? », « Menteur ! Je te giflerai si tu signes ça ! »…
Elles semblaient en outre s’insérer dans des dialogues, où le dormeur ne prononcerait que les répliques du personnage qu’il « joue » dans le rêve : les somniloques s’interrompaient en effet régulièrement, probablement pour laisser l’autre répondre. Dans une autre expérience, Régis Lopez, psychiatre spécialiste du sommeil au CHU de Montpellier, a filmé des somniloques chez eux à l’aide de caméras infrarouges. Avec Yannis Idir, qui a travaillé sur ce sujet dans le cadre de sa thèse à Sorbonne Université, ils m’ont permis d’accéder à ces vidéos. Elles sont souvent éloquentes : on voit des dormeurs qui parlent en faisant très attention à ce qu’ils disent, comme s’ils étaient éveillés. Et après une réplique, ils paraissent écouter attentivement, probablement parce qu’un personnage leur répond dans leur songe.
« Monsieur X a rêvé qu’il était un canard policier et qu’il poursuivait des pigeons voleurs. Sa femme l’a trouvé sur le lit, battant des ailes et chantant “pin-pon pin-pon”, avec une voix de canard. »
La question de savoir si ce que dit un somniloque est une transcription littérale de ses paroles en rêve reste toutefois controversée et nous manquons cruellement de données expérimentales sur le sujet. Mais dans certains cas, l’isomorphisme est extrêmement frappant. Isabelle Arnulf en donne un exemple dans son livre Une fenêtre sur les rêves, publié en 2014 : « Monsieur X a rêvé qu’il était un canard policier et qu’il poursuivait des pigeons voleurs. Sa femme l’a trouvé sur le lit, battant des ailes et chantant “pin-pon pin-pon”, avec une voix de canard. »
Plus généralement, on ne peut être sûr, en l’état actuel des connaissances, qu’il n’y a pas une certaine reconstruction des dialogues oniriques à l’éveil. Mais le cas des somniloques révèle au moins une chose : le langage peut fonctionner à un haut niveau pendant le sommeil.
Et qu’en déduit-on sur l’agentivité ?
Ce qui m’a frappé au départ, c’est que les personnages secondaires ont l’air de parler aussi bien que le personnage principal, celui qui figure le rêveur. La première étape était donc de le confirmer – ou de mettre en évidence de subtiles différences qui m’auraient échappé. C’est ce à quoi nous nous sommes attelés dans le projet RÊVER (Recherche sur les Échanges Verbaux En Rêve), lancé en 2021 à la Maison des Sciences Humaines (MSH) de Clermont-Auvergne, et mené en collaboration avec Hélène Loevenbruck, responsable de l’équipe langage du laboratoire de psychologie et neurocognition à l’université Grenoble Alpes. Comme Élisabeth Pacherie, Hélène étudie les troubles de l’agentivité dans le langage intérieur. Avec elle, nous nous sommes penchés sur un corpus de 617 répliques, issues de 119 rêves effectués par 33 volontaires, et nous avons entrepris d’étudier de manière systématique ce qui était dit par le personnage principal et par le personnage secondaire.
Le projet a-t-il donné de premiers résultats ?
Oui, même s’ils ne sont pas encore publiés. Nous n’avons observé aucune différence, quel que soit le paramètre considéré : longueur des phrases, erreurs grammaticales, nombre de néologismes, compétence pragmatique (la capacité de produire des phrases adaptées au contexte)… Cela rejoint les conclusions de Frank Heynick, qui n’avait observé de dissymétrie ni dans les erreurs grammaticales ni dans l’aspect « novateur » des phrases – et dans le cas du personnage secondaire comme dans celui du personnage principal, les phrases prononcées ne sont pas la réplique exacte de celles prononcées ou entendues à l’éveil. Il y a donc bien un contrôle cognitif de très haut niveau sur les répliques des personnages secondaires. En d’autres termes, elles sont intentionnellement produites, mais avec une perte totale du sentiment d’agentivité.
Cela semble contradictoire : comment peut-on prononcer intentionnellement une phrase sans avoir l’impression d’en être l’auteur ?
Les chercheurs en sciences cognitives sont récemment parvenus à une conclusion profondément contre-intuitive : causer intentionnellement un acte ne suffit pas à donner le sentiment qu’on en est l’auteur. Pour cela, il faut également une cohérence entre ce qu’on a l’intention de faire, les prédictions sur les conséquences de notre action et le résultat effectif. C’est le principe du modèle du comparateur, inspiré de la cybernétique et proposé à l’origine par Chris Frith, professeur émérite de neuropsychologie à l’University College de Londres. « Les personnes ont le sentiment d’agir sur des événements qui peuvent être prédits en fonction de leurs commandes motrices », résume le neuroscientifique britannique Patrick Haggard, autre grand spécialiste du sentiment d’agentivité.
Les neuroscientifiques sont parvenus à une conclusion profondément contre-intuitive : causer intentionnellement un acte ne suffit pas à donner le sentiment qu’on en est l’auteur.
Ainsi, les incohérences se traduiraient par une perte d’agentivité. En 2022, Ryu Ohata et ses collègues, de l’université de Tokyo, en ont donné une illustration frappante : les volontaires de leur expérience devaient prononcer des voyelles, et grâce à un dispositif utilisant un micro et un casque, les chercheurs ont artificiellement allongé le délai entre la prise de parole et le feedback audio. Dans cette situation où la prédiction du cerveau n’était pas vérifiée (« je parle, donc je devrais entendre immédiatement ce que je dis »), les participants avaient moins l’impression d’être les auteurs de leurs propres paroles.
Mais revenons au rêve. Un exemple rapporté dans une étude de 2015 par Miloslava Kozmova, chercheuse à l’école médicale d’Harvard, illustre comment l’imagerie onirique pourrait traduire une intention sans agentivité : « J’ai dit à quelqu’un, je pense que c’était un garçon : “Apportez-moi un marteau.” […]. La main est apparue, je ne sais pas de quelle main il s’agissait, et m’a donné une longue aiguille. » On observe l’intervention d’un personnage extérieur, donc une perte du sentiment d’agentivité, mais dont l’action semble dictée par le désir du rêveur de trouver un objet.
Cela étant, le fait que nous n’ayons trouvé aucune différence de contrôle cognitif entre les personnages principaux et secondaires est étonnant. La comparaison entre la prédiction des conséquences d’une action et le résultat effectif est aussi une manière de mieux contrôler cette action : elle permet de corriger les éventuelles erreurs et donc d’être plus précis. Selon la théorie du comparateur, une perte d’agentivité signale un problème dans ce mécanisme de correction en temps réel. Les personnages secondaires devraient donc faire un peu plus d’erreurs quand ils parlent, par exemple en se trompant dans la grammaire ou en prononçant des répliques moins adaptées au contexte. Un peu comme les mouvements mécaniques des somnambules…
Comment expliquez-vous l’absence de différence que vous avez observée ?
Nos résultats sont plutôt compatibles avec ce qu’on appelle le « modèle narratif du sentiment d’agentivité », proposé par le psychologue américain Daniel Wegner. Pour ce dernier, l’expérience de l’agentivité – ou de la volonté – est créée en nous de la même façon que le sentiment de causalité d’un événement externe sur un autre (une boule de billard qui en frappe une autre, par exemple). Je ne sens pas directement cette causalité, mais je l’infère, principalement, de trois facteurs : antériorité proche (l’événement A survient juste avant l’événement B), cohérence (A et B peuvent être logiquement liés) et exclusivité (il n’y a pas d’autre candidat manifeste que A à être cause de B). De même, nous estimerions qu’un processus cognitif (typiquement une pensée) est la source volontaire d’autre chose en fonction de ces trois facteurs. En d’autres termes, le sentiment d’agentivité serait une construction a posteriori, qui survient lorsqu’un certain nombre de conditions sont réunies, notamment quand une pensée précède une action et lui correspond.
En utilisant ce principe, Daniel Wegner est parvenu à faire croire à des volontaires qu’ils avaient causé intentionnellement une action, en réalité déclenchée de l’extérieur. Les participants de son expérience faisaient circuler un pointeur sur un écran où figuraient des objets et devaient, quand ils le décidaient, s’arrêter sur l’un d’eux ; ils avaient en outre des écouteurs diffusant des mots, correspondant parfois aux objets présentés. L’astuce était que, de temps en temps, un comparse forçait le pointeur à s’arrêter sur un objet. Or, quand le participant avait entendu le nom de cet objet juste avant, il avait un fort sentiment d’agentivité alors qu’il n’était pour rien dans cet arrêt ! Il pouvait aller jusqu’à en déduire qu’il l’avait provoqué, en raison de la proximité et de la cohérence de ses pensées avec cet événement, et du fait qu’il croyait en être la seule cause possible.
Le psychologue américain Daniel Wegner est parvenu à faire croire à des volontaires qu’ils avaient causé intentionnellement une action, en réalité déclenchée de l’extérieur.
Dans le modèle narratif, le sentiment d’agentivité est ainsi une histoire que se raconte le cerveau, de façon totalement indépendante des mécanismes qui produisent et contrôlent l’action. Un modèle de ce genre expliquerait que nous n’ayons pas trouvé de différences entre les répliques des personnages principaux et secondaires.
Vos résultats remettent donc en cause le modèle du comparateur ?
Je n’irais pas jusque-là. De plus en plus, les chercheurs adoptent une conception holistique du sentiment d’agentivité. Ce dernier se fonderait sur l’intégration de toute une série d’indices, mêlant notamment le modèle du comparateur et le modèle narratif. Le fait que ce soit plutôt le second qui soit à l’œuvre dans le rêve – sans doute en partie à cause de la défaillance des mécanismes sensori-moteurs pendant le sommeil – ne signifie donc pas que ce soit le seul qui contribue au sentiment d’agentivité.
Notez en outre que certaines observations sont compatibles avec le modèle du comparateur, qui s’appuie beaucoup sur le contrôle moteur. Même en l’absence de somniloquie, les chercheurs ont observé une activité électrique dans certains muscles du visage, comme ceux des lèvres, quand le personnage principal du rêve parle. Aucune activité n’a en revanche été détectée lorsque le personnage secondaire prononce une réplique. Il pourrait s’ensuivre une différence de retour sensoriel, susceptible d’expliquer pourquoi on a l’impression d’être l’auteur des répliques du personnage principal, et pas de celles du personnage secondaire (le cerveau prédit alors une activation musculaire qu’il n’observe pas).
Toutes ces manipulations du sentiment d’agentivité constituent en tout cas une remise en cause énorme sur le plan philosophique, car elles bouleversent nos intuitions sur le libre arbitre. À ce titre, l’expérience publiée en 2010 par Patrick Haggard est édifiante. Un indice subliminal (une flèche tournée vers la gauche ou la droite) était présenté aux participants (on parle de priming), qui devaient ensuite choisir d’appuyer sur un bouton gauche ou un bouton droit. Or ils avaient le plus fort sentiment d’agentivité et de contrôle quand ils agissaient de façon cohérente avec l’indice subliminal. Autrement dit, c’est quand ils étaient le plus fortement déterminés de l’extérieur qu’ils avaient le sentiment d’être le plus libres !
L’étude des dialogues oniriques renseigne-t-elle aussi sur les bases cérébrales de l’agentivité ?
Pas à ma connaissance pour le moment. Avec Isabelle Arnulf et Hélène Loevenbruck, nous avons évoqué la possibilité de tester si les corrélats neuronaux des répliques varient selon que c’est le personnage principal ou le personnage secondaire qui les prononce. L’idée était de travailler avec des rêveurs lucides, qui pourraient en théorie signaler aux chercheurs quel personnage parle, par exemple en bougeant les yeux d’une façon prédéfinie. Mais rien ne dit à ce stade que nous parviendrons à traduire cette idée en un dispositif expérimental fiable…
Revenons à votre affirmation selon laquelle les dialogues oniriques traduisent des intentions – même si elles ne sont pas associées à un sentiment d’agentivité chez les personnages secondaires. Cela signifie-t-il qu’on peut interpréter les rêves ?
Je pense que oui. Selon le neuroscientifique américain Allan Hobson, les rêves sont le fruit d’une activation aléatoire de certains groupes de neurones, à laquelle le cerveau cherche à donner du sens a posteriori. Mais s’il résultait d’activations aléatoires, le langage onirique devrait être bien plus dysfonctionnel, avec des erreurs dans tous les sens : « Je train du vélo », « je vélo dans une roue cassée »… Or s’il est parfois bizarre (« Je passe en vélo devant la Lune comme E.T. »), le langage reste syntaxiquement et sémantiquement correct, comme nous l’avons vu. Cet important contrôle cognitif suggère qu’on peut trouver une forme de sens au rêve.
Certaines images frappantes pourraient être interprétables non comme un produit déguisé de l’inconscient, mais comme l’expression d’une intention consciente dissimulée par la perte du sentiment d’agentivité.
Cela ne concerne d’ailleurs pas seulement les dialogues, car tout ce que nous rencontrons en rêve est un peu comme les répliques des personnages secondaires : des éléments du paysage hallucinatoire. S’il y a un fort contrôle cognitif sur ces répliques, il est tout à fait possible que le reste de l’imagerie onirique soit également contrôlé, là encore sans sentiment d’agentivité (nous n’avons pas l’impression de produire les images du rêve, elles s’imposent à nous à la manière de l’environnement dans lequel on déambule à l’état éveillé). Certaines images frappantes pourraient ainsi être interprétables non comme un produit déguisé de l’inconscient, mais comme l’expression d’une intention consciente dissimulée par la perte du sentiment d’agentivité.
Comment reconstituer ce sens, justement ?
Il est souvent transparent, en particulier dans les interactions verbales : on ressent une colère ou une angoisse qu’on a l’intention d’exprimer et on le dit explicitement (« Tu m’énerves ! »). Mais il y a peut-être aussi une dimension métaphorique, avec certaines images qui seraient l’expression d’une idée ou d’une émotion. Le psychologue suisse Jacques Montangero en cite quelques exemples édifiants : un jeune étudiant qui devait soutenir sa thèse devant cinq professeurs reconnus a par exemple rêvé qu’il parlait à cinq étoiles. Pour le chercheur, c’est une représentation métaphorique des professeurs, des « stars » de leur discipline. Le psychiatre austro-américain Ernest Hartmann insiste plutôt sur les émotions : beaucoup de ses patients souffrant de stress post-traumatique rêvaient par exemple d’une vague qui les submergeait, ce qui symboliserait un sentiment d’être dépassé et de n’avoir aucun contrôle sur les événements. Pour ces experts, les idées et les émotions de l’éveil transparaissent donc dans le rêve, qui pourrait aider à mieux se connaître.
Le sujet reste controversé, notamment car le réseau cérébral impliqué dans les métaphores est peu actif en rêve. En outre, des chercheurs comme Frank Heynick ont trouvé très peu de métaphores originales et de comparaisons explicites en rêve – ce qui rejoint nos conclusions sur notre propre corpus et celles de la linguiste Madeleine Uzé. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont totalement absentes. Même les personnages secondaires en utilisent parfois, comme en témoigne cette réplique que nous avons recueillie : « Tout redevient poussière, on finira tous comme ce désert. » Et c’est peut-être le grain de sable qui cache le désert, justement ! En effet, le langage éveillé abonde en métaphores dites « lexicalisées », qui sont aussi très abondantes en rêve et dans les phrases prononcées par les somniloques : « c’est la galère », « tu me prends la tête », « tu me soûles »… Ces expressions figurées sont devenues tellement automatiques que le cerveau les traite comme des mots normaux et n’a pas besoin d’une forte activité cognitive – ni donc du réseau cérébral habituellement impliqué dans ces images – pour les employer.
Autrement dit, l’activité onirique que je n’ai pas l’impression de contrôler pourrait créer des métaphores, qui seraient soit prononcées par un personnage secondaire soit « incarnées » par une scène de l’environnement. Bien sûr, tout n’est pas pour autant l’expression d’une idée et de nombreux facteurs sont susceptibles d’influencer le cours des songes. Ainsi, il y a probablement une dimension narrative : certaines théories postulent que le rêve est une sorte de simulation de la vie et ce qu’on y rencontre pourrait parfois s’expliquer juste par la logique du scénario qu’on imagine, autrement dit par les besoins de l’histoire – par exemple on rentre dans une salle et on y trouve une chaise.
Si vous soupçonnez un élément d’un rêve d’être une métaphore, vous pouvez donc lister ce qu’il vous évoque pour essayer de la reconstituer, comme le préconisent diverses techniques de façon plus ou moins structurée. Sachant que vous ne serez jamais sûr d’avoir raison, car il n’y a pas pour l’instant de consensus scientifique sur la méthode, loin de là. Mais ce que me semble indiquer l’étude du langage onirique, c’est que la démarche d’interprétation est légitime.
Ludwig Crespin-Jouan, Logique du rêve, Éliott, 2025.

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