Lucrèce Andreae : « On pense beaucoup à l’enfant mais on a un peu oublié le bien-être mental et matériel des parents »

il y a 2 day 1

L’INTERVIEW BD - La dessinatrice de Flipette et Vénère revient avec Amère, chronique explosive de son expérience cauchemardesque de la maternité.

Quand on est une femme épanouie dans son couple et au travail, quoi de plus naturel que d’envisager de devenir maman ? Lucrèce Andreae, dessinatrice de BD et réalisatrice de Pépé le morse  (César du meilleur court animé), s’est donc lancée dans la grande aventure de la maternité... qui se transformera finalement en véritable cauchemar. Pour exorciser ces années de calvaire, elle les a jetées sur papier, à l’instinct et sans filtre, si ce n’est celui de l’humour et de la caricature. Le résultat, décapant, est la bande dessinée Amère, publiée le 12 février 2026 chez Delcourt.

Alors qu’Emmanuel Macron en appelle au « réarmement démographique » dans une France qui, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, compte désormais plus de décès annuels que de naissances, cette BD d’utilité publique illustre l’immense défi que représentent l’éducation des enfants et ses injonctions contradictoires. L’autrice d’Amère a accepté de répondre aux questions du Figaro.

Passer la publicité

LE FIGARO. - Bien qu’Amère soit une bande dessinée autobiographique, votre héroïne s’appelle Garance et non Lucrèce. Pourquoi cela ?

Lucrèce ANDREAE. - Quand je me suis lancée dans cet album, j’ai laissé tous les noms identiques à la réalité. Mais au moment de la finalisation de l’écriture, j’ai eu peur que ça puisse porter préjudice à ma fille, d’une manière ou d’une autre ; que son nom, qui est très particulier, reste gravé dans le marbre… Pour le reste, j’ai mené un travail d’enquête, une petite archéologie personnelle où je me suis beaucoup imbibée des photos de chaque année et de mon journal intime – parce que j’ai beaucoup changé en cinq ans – pour retrouver l’état d’esprit dans lequel j’étais à l’époque.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter votre vie de jeune mère ?

C’est venu à l’issue d’une période très difficile : les premières années avec ma fille ont été une succession de calvaires (rire). À chaque fois que je remuais ciel et terre pour trouver des solutions, je m’enlisais encore plus dans les ennuis, je sombrais moralement et physiquement. Cela devenait vital que cela ne m’arrive plus jamais, et que je comprenne le processus mortifère qui m’avait aspirée vers le fond. Se lancer dans une BD permet d’approfondir un sujet et j’ai eu l’impression que ça me ferait un bien fou magnifier ce vécu en y mettant une distance artistique. Et ça pourrait potentiellement parler à d’autres gens parce que j’avais l’impression de vivre quelque chose d’un peu typique de ma génération.

Un deuxième enfant ? «Plutôt crever» ! Lucrèce Andreae / Delcourt

Est-ce que la conception du livre vous a aidée à aller mieux ?

Passer la publicité

Oui, c’est sûr. Disons que pendant les cinq années que je raconte, je me suis énormément centrée sur ma fille et son bien-être. C’est comme si le processus d’écriture était un petit retournement ; tout d’un coup, j’allais prendre soin de moi. La BD parle assez peu de ma fille, elle parle surtout de moi : comment je me suis enfoncée dans des injonctions, comment je me suis mis la pression, comment j’ai culpabilisé, etc. Porter un regard tendre ou moqueur sur mon vécu m’a permis de panser mes plaies, de faire preuve de compassion envers moi-même, de comprendre que je n’étais pas responsable, de détricoter des tas de croyances qui avaient rendu ma vie infernale.

Il y avait quelque chose de très libérateur dans le fait de tout exagérer, de grimacer, de hurler, de pleurer, de transpirer

Lucrèce Andreae

Pourquoi avoir choisi de raconter cette expérience en BD ?

Au moment où le projet a surgi dans ma tête, j’étais en train d’élaborer un film d’animation, processus extrêmement long, difficile à financer, avec plein d’interlocuteurs… Cette BD m’est apparue comme une bouffée d’air qui allait m’aider à tenir bon sur le long terme, un projet très immédiat, spontané, sans réécriture. D’où le choix des feutres Posca avec très peu de crayonnés. J’écrivais les chapitres les uns après les autres, sans même savoir quelle serait la fin, je me laissais improviser. Cette forme de chronique à la première personne me semblait appropriée. J’avais en tête des références comme Florence Dupré Latour, qui m’a beaucoup inspirée dans cette manière cathartique de s’exprimer, sans filtre, très brutes… Il y avait quelque chose de très libérateur dans le fait de tout exagérer, de grimacer, de hurler, de pleurer, de transpirer (rire). Ma pudeur, c’est l’humour. Le simple traitement cartoonesque est déjà une sorte de filtre rendant la BD plus digeste, plus acceptable.

Peut-on dire quelques mots au sujet du film d’animation que vous évoquiez ?

C’est un long-métrage qui s’appelle Bergeronnette et qui sera produit par Miyu Production. Il s’agit d’un conte sur un personnage en quête de son identité dans les Landes, dans un univers de fermiers et de sorcières.

Les sacrifices d’une mère. Lucrèce Andreae / Delcourt

Passer la publicité

Vous avez lu énormément de choses sur la parentalité, notamment en matière d’éducation positive. Avez-vous l’impression que les futurs parents ne sont pas convenablement renseignés ?

Est-ce qu’on n’est pas assez renseigné… ou est-ce qu’on l’est trop ? Il y a une multitude d’informations en pagaille accessibles sur internet, des tas de discours qui se contredisent. C’est un peu la clé de l’angoisse perpétuelle qui plombe les parents : on lit tout et son contraire et à peu rien ne se base sur une réalité scientifique. C’est un des déclics qui m’ont fait réaliser à quel point je m’étais fourvoyée… Sur internet, on trouve beaucoup d’avis, de convictions de gens plus ou moins militants, qui ont parfois des livres ou des formations à vendre et qui profitent de cette détresse parentale car les enfants sont considérés comme un bien infiniment précieux, fragile, en proie aux dangers de notre société. Plein de gens profitent de ce business pour instrumentaliser la détresse des parents. Les infos existent mais ce n’est pas simple de s’y retrouver.

Crise d’angoisse nocturne. Lucrèce Andreae / Delcourt

Une personne s’interrogeant sur son envie d’être parent pourrait très bien renoncer après avoir lu Amère… Votre objectif est-il de torpiller le « réarmement démographique » d’Emmanuel Macron ?

Oui, c’est ça mon objectif ! (rire) On vit dans une société et à une époque où c’est hyper dur d’être parent. Ce n’est pas mon point de vue, c’est sociologique. On pense beaucoup à l’enfant mais on a un peu oublié le bien-être mental et matériel des parents. Je suis plutôt d’avis qu’il faudrait arrêter le martelage « il faut faire des enfants » car les conditions matérielles, psychologiques, environnementales, etc. ne se prêtent pas à le faire de manière saine et agréable.

L’une des choses fondamentales qui m’ont libérée, c’est surtout une tournure d’esprit : arrêter d’angoisser et de croire que chaque fait et geste va avoir une répercussion fatidique sur l’avenir de ma fille

Lucrèce Andreae

Où en êtes-vous dans votre relation avec votre fille ?

Au risque de spoiler la fin de mon album, j’ai l’impression d’avoir trouvé l’équilibre parfait. Volontairement, je ne donne pas de réponse toute faite, ça reste un témoignage foncièrement personnel, mais j’ai trouvé le bonheur dans la parentalité. Étant une artiste ayant un besoin vital d’écrire et de dessiner, la garde alternée me sauve la vie (rire). L’une des choses fondamentales qui m’ont libérée, c’est surtout une tournure d’esprit : arrêter d’angoisser et de croire que chaque fait et geste va avoir une répercussion fatidique sur l’avenir de ma fille, lâcher un peu les injonctions, me mettre dans l’équation et prendre soin de moi. Cela a été long de réaliser à quel point j’avais nié mes besoins, à quel point je m’étais maltraitée, à quel point je m’étais sacrifiée pour essayer rendre ma fille heureuse et épanouie.

«Je voulais un dessin proche du pictogramme», confie la dessinatrice, qui a aussi abandonné les cases. Lucrèce Andreae / Delcourt

Il y a un grand écart graphique entre votre première BD, Flipette et Vénère (2020), et Amère… Comment choisissez-vous le style à adopter pour chaque projet ?

Je ne sais pas si c’est parce que je viens de l’animation. Avant d’écrire des films, on apprend à se fondre dans le style de chaque projet sur lequel on est embauché. Un des prérequis est d’être capable d’adapter son style de dessin à tout type de projet. Peut-être qu’on a l’occasion de voir que le fond et la forme se nourrissent l’un et l’autre. J’adore cet exercice consistant à trouver la forme et le graphisme qui correspondent à mon propos, à ma narration. Pour Flipette et Vénère, j’étais passée à la BD parce que ce récit demandait beaucoup de dialogues et de scènes où les gens parlent, parlent, parlent… immobiles dans une pièce. Je ne me voyais pas faire un film d’animation, si long et si cher, avec des scènes aussi statiques voire ennuyeuses, là où la BD peut être lue en plusieurs fois. Le graphisme et l’histoire de Flipette et Vénère étaient relativement réalistes.

Pour Amère, le style est venu très instinctivement, tout seul, pour plusieurs raisons : je voulais que ça sorte de moi très vite, que ce ne soit pas une souffrance à dessiner les volumes, les perspectives… Sinon, le côté très cartoon avec des personnages minuscules me plaisait parce que mon récit est très dense. Sur une seule page, on peut avoir trois séquences dans des endroits différents : c’est très ping-pong et elliptique comme narration. Je ne voulais pas m’embarrasser d’une foultitude de détails, je voulais un dessin proche du pictogramme : une chaise, c’est deux traits et une assise ; un ordinateur, c’est un carré gris… C’est compréhensible et rapide à lire.

Vous avez aussi abandonné les cases...

Dans le processus, je crayonnais extrêmement rapidement sur une page de brouillon ma composition de planche et, après, je dessinais directement sur la feuille finale avec des feutres : je ne mettais pas la table lumineuse en dessous pour voir le dessin en transparence.

La dessinatrice alterne entre les «petits dessins cocasses et rigolos» et les «images plus grosses, détaillées et viscérales». Lucrèce Andreae / Delcourt

Votre dessin a la particularité de ne pas avoir de contours : tout est directement réalisé en traits ou aplats de couleurs…

Oui, je prenais mon Posca couleur peau, je faisais vite fait la forme de la tête, la forme des deux mains, puis je reliais avec le vert du T-shirt. C’était très instinctif mais ça demandait une certaine concentration : les dessins devaient être ultra-lisibles car ils étaient très petits. J’ai adoré ça. Cela nécessitait presque une petite méditation pour rentrer dans l’expressivité de chaque personnage.

Vos personnages sont en effet très expressifs !

J’avais vraiment envie d’un livre qui hurle, qui crache, qui sue, qui vomit… Je ne voulais pas que ce soit tout lisse et tout propre, mais à l’image de la parentalité. Vous voyez qui est Ugo Bienvenu ? Après mon film Pépé le morse, il m’avait dit « C’est trop expressif, il faut un peu de retenue, Lucrèce… » Avec Amère, je suis allé dans la direction complètement opposée ! (rire) C’était très libérateur de faire ça. Je me suis dit : ce n’est pas parce que c’est très caricatural et gueulard que ce n’est pas complexe dans ce que ça raconte. J’étais dans un truc très urgent, je n’ai pas tout quadrillé avant. Par exemple, le fait d’insérer parfois des images plus grosses, détaillées et viscérales, alors que les petits dessins sont cocasses et rigolos, c’est venu tout seul.

J’adore les teintes franches des feutres Posca, il y a une trentaine de nuances. J’aime leur côté pop et frais alors que je raconte quelque chose d’assez dur et grinçant

Lucrèce Andreae

Vos couleurs sont vives et lumineuses, voire carrément fluo : qu’est-ce qui vous plaît dans cette démarche ?

J’avais ce même truc avec Flipette et Vénère… Je crois que c’est vraiment une histoire de goût. Je ne le théorise pas plus que ça : je trouve que c’est beau ! J’adore les teintes franches des feutres Posca, il y a une trentaine de nuances. J’aime leur côté pop et frais alors que je raconte quelque chose d’assez dur et grinçant. Cela crée une forme d’ironie avec la parentalité qui a l’air toute joyeuse avec couleurs, les ballons, les jouets… et qui cache un truc vraiment sale.

Vous êtes connue pour les courts-métrages Trois petits points (prix spécial du jury à Annecy en 2011) et Pépé le morse (César du meilleur court animé en 2018) mais v ous avez aussi été storyboardeuse sur Amélie et la métaphysique des tubes  et Scavengers Reign, deux œuvres encensées par la critique. Était-ce de bonnes expériences ?

Je suis capable de passer par tous les métiers, que ce soit le character-design, l’animation en tant que telle, la recherche graphique, le posing… Mais le storyboard, c’est ce que je préfère, car c’est du cinéma, tout simplement : on manie des cadrages, comme pour la BD. On nous fournit un scénario et on fait la mise en scène, évidemment en respectant l’ambition des réalisateurs et réalisatrices. C’est un métier hypercréatif, contrairement à certains autres qui peuvent être plus laborieux, répétitifs et lassants. Avec le story-board, on travaille sur le rythme et la psychologie des personnages. Avec trois lignes de texte, on peut faire des versions de story-board très différentes qui mèneront à un sentiment différent. Je me suis vraiment éclatée, en particulier sur Amélie.

La couverture de la BD. SDP

Amère, de Lucrèce Andreae, Delcourt, 223 pages, 27,95 euros.

Lire l’article en entier