CRITIQUE - Bénédicte Cerutti impressionne en reine d’Écosse dans la pièce de Friedrich Von Schiller, mise en scène avec maestria par Chloé Dabert, à Saint-Denis.
Passer la publicité Passer la publicitéQuoi de neuf au royaume du théâtre ? Marie Stuart ! Dont Chloé Dabert propose une version incroyablement moderne ces jours-ci. « Ne suis-je née que pour la fureur, la haine et l’amour ? », demande la reine d’Écosse (Bénédicte Cerutti impériale) sur un ton désespéré à Mortimer (Makita Samba ambigu), le fils de son geôlier (Cyril Gueï) tombé sous son charme.
Une immense cage géométrique au cadre noir et aux parois transparentes monte et descend enfermant les personnages dans une prison mentale (Sténographie maligne de Pierre Nouvel). On découvre la reine d’Écosse toute de noir vêtue, un chapelet à la main, écrivant une lettre sur un secrétaire, unique meuble de sa cellule au château de Fortingheray en Angleterre, en février 1587. Dépouillée de ses attributs royaux, il ne lui reste que la plume pour faire entendre sa voix.
Accusée d’avoir assassiné son mari Darnley pour épouser son amant meurtrier, la souveraine déchue attend le verdict de sa sœur, Élisabeth 1re, reine d’Angleterre, l’« usurpatrice » (Océane Mozas majestueuse) qui a pris sa place. Dans sa pièce parue en 1800, traduite ici par Sylvain Fort, Friedrich von Schiller (1759-1805) relate le combat sans merci de deux femmes complexes, orgueilleuses, avides de pouvoir, emplies d’une haine vengeresse l’une envers l’autre.
Laquelle elle est la plus à plaindre ? Celle qui a connaissance de son sort funeste ou celle qui devra se conformer à la tâche qu’exige sa charge ? L’entourage masculin pèse de tout son poids sur leur destinée. Amoureux de la prisonnière, le comte de Leicester, le favori d’Elisabeth (Koen De Sutter) s’avérera bien lâche quand il s’agira de sauver celle qu’il aime. De son côté, le baron de Burleigh, le Grand Trésorier d’Élisabeth («méchant» Sébastien Eveno) pousse cette dernière à envoyer sa rivale sur l’échafaud.
Tension insoutenable
Le dramaturge allemand voulait « faire triompher la liberté de son imagination sur l’Histoire », il y a réussi. Chloé Dabert marche brillamment dans ses pas. On doit à celle qui est par ailleurs directrice de la Comédie de Reims une adaptation haletante du Firmament de Lucy Kirkwood où elle mettait en scène douze femmes dont déjà Bénédicte Cerutti dans la robe d’une féministe.
Confrontées à une cour composée exclusivement d’hommes qui n’ont de cesse de briller aux yeux des grands du monde, les deux sœurs ennemies luttent pour obtenir leur indépendance. Chacune à sa façon en fonction des tentatives de manipulation dont elles sont l’objet. On connaît la fin, pourtant, Chloé Dabert parvient à créer une tension insoutenable avec une mise en scène d’une précision redoutable. Prises dans les rets d’un pouvoir qui leur échappe, les deux reines n’ont d’autre choix que d’interroger leur âme et leur Dieu, et de se mettre à nu.
L’interprétation magistrale d’une troupe au diapason, les costumes à la fois sobres et raffinés (Marie La Rocca), les « sons » sourds (Lucas Lelièvre) et les lumières en demi-teintes (Sébastien Michaud) permettent d’être immergé dans une époque qui n’est pas si éloignée de la nôtre. On était inquiet quant à la durée du spectacle, 3 heures 45 (entracte compris), mais on ne sent pas le temps passer. Madame de Staël considérait que Marie Stuart était « la mieux construite de toutes les tragédies allemandes ». Chloé Dabert nous rappelle qu’elle avait raison.
Jusqu’au 29 janvier au Théâtre Gérard Philipe 93200 Saint-Denis, puis en tournée, du 3 au 7 février au théâtre du Nord à Lille, du 11 au 13 février à la Comédie de Béthune.

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