Pendant la Seconde Guerre mondiale, en plein cœur de la forêt d’Eawy, à Ardouval (Eure), l’armée allemande a fait construire une base de lancement de V1, ces bombes volantes développées par les nazis pour attaquer la Grande-Bretagne, et notamment Londres. Géré par l’association Assyva (Association de Sauvegarde du Site de V1 du Val Ygot Ardouval), ce patrimoine mémoriel est devenu au fil des années le plus visité de cette forêt domaniale, avec près de 20 000 personnes venant de l’Europe entière.
Depuis quelques jours, le Val Ygot est cependant interdit au public, qui a laissé place aux bûcherons et à leurs tronçonneuses. C’est la première étape du plus grand chantier d’abattage de l’histoire de cette hêtraie, qui durera trois ans, sous l’égide de l’Office national des forêts (ONF).
Régulièrement, dans le cadre de la gestion forestière, les forêts de l’ONF sont régénérées par des coupes éclaircissantes. Des arbres sont prélevés pour des questions de sécurité, de protection de la biodiversité et économique. Au Val Ygot, la situation est compliquée par la présence, sur un peu plus de cinq hectares encore marqués par les impacts de bombardements alliés, des bâtiments en béton et des allées construits à l’époque par des requis du STO et des prisonniers, mais aussi la reconstitution d’une rampe de lancement de V1 surmontée de son missile.
Des arbres peu adaptés au changement climatique
Par ailleurs, « à la Libération, le site a été nettoyé et boisé par des résineux au titre des dommages de guerre », rappelle Alizée Guilhem, responsable de l’unité territoriale Eawy-Littoral Cauchois à l’ONF. « Vous y trouvez des épicéas européens communs et des épicéas de Sitka, importés de la Californie. Deux essences qui ne sont pas vraiment dans leur aire de répartition. »
Alors, même si ces arbres ont poussé majestueusement pendant plus de 70 ans, donnant à la base du Val Ygot une voûte végétale esthétique, le réchauffement climatique a fait proliférer deux espèces d’insectes xylophages, comme l’explique Alizée Guilhem : « Avec les canicules successives, ces résineux stressent pendant l’été, alors les scolytes ont attaqué les épicéas européens et le dendroctone ceux de Sitka. »
En plus des coupes sanitaires, l’ONF a donc pris la décision d’abattre toutes les tiges, en trois phases. La première, qui a commencé au début du mois, sur une parcelle de 1,7 ha. La deuxième se déroulera en 2028 sur 2,2 ha et la dernière en 2030 sur 1,35 ha. Les 1 000 m cubes de grumes obtenues partiront ensuite dans des scieries locales pour être transformées en bois d’œuvre.
Retour à l’aspect d’antan
Le site ne sera pas laissé déboisé longtemps. L’ONF prévoit en effet de replanter des essences locales ou capables de résister au changement climatique, dont des séquoias sempervirents, des pins de Calabre, des cèdres du Liban, des chênes pubescents ou encore des alisiers torminaux.
« Le problème est que le terrain n’est pas plat. Il y a beaucoup de trous de bombes. Donc, il ne sera pas nettoyé entièrement », précise la représentante de l’ONF. « On va planter ensuite à la main les petits arbres hauts entre 50 et 80 centimètres. Les premières années, il va falloir être patient, mais, avec le temps, il me semble que l’on verra mieux les vestiges. »
En effet, l’ONF a travaillé avec un bureau d’études et l’Assyva pour redonner au site « l’aspect qu’il devait avoir dans les années 1940. Nous nous étions habitués à une ambiance de sous-bois, mais ce n’était pas cela à l’époque. Là, c’est une fin de cycle », souligne-t-elle. « Maintenant, alors que c’est l’espace mémoriel le plus visité dans la forêt d’Eawy, il peut y avoir un montage de partenariats avec les collectivités, les collèges et l’État pour des projets cohérents autour de l’histoire et la nature avec les jeunes, notamment au moment de la plantation. »
Et, pourquoi pas, un arbre dédié aux requis et aux prisonniers qui ont sué « sang et eau » pour construire ce complexe de mort.












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