Depuis les États-Unis, le premier tour des élections municipales françaises donne au politologue Jonah D. Levy un fort sentiment de déjà-vu. Tout en restant prudent quant à l’issue du second tour, en raison des nombreuses inconnues qui nous séparent encore du résultat de dimanche prochain, ce professeur de science politique à l’université de Berkeley, spécialiste de la vie politique française, estime que les résultats du 15 mars résonnent furieusement avec la polarisation qui ronge la démocratie américaine depuis dix ans.

Le Rassemblement national remporte des villes. L'idée d'une union des droites fait son chemin. LFI réalise une percée inattendue, tandis que la gauche de gouvernement sort du scrutin plus dépendante de cet ancien allié dont elle pensait pourtant pouvoir s’éloigner. Le centre, lui, s'efface progressivement. L’universitaire américain voit dans les résultats du premier tour, "la phase finale de la tragédie du macronisme" : celle d’un pays où la politique est devenue une guerre et où les élites ont fini par légitimer ceux qu’elles auraient dû combattre. Si LFI a créé la surprise au premier tour, Jonah D. Levy estime toutefois qu’il ne faut pas perdre de vue le véritable gagnant de dimanche soir : le RN. Des résultats qu’il juge plus inquiétants encore que la progression des Insoumis, dans la mesure où, à un an de l’élection présidentielle, le premier apparaît bien plus proche du pouvoir que le second. Entretien.

L’Express : Les résultats du premier tour des élections municipales permettent-ils vraiment de tirer des enseignements au niveau national ? Quelles tendances se dégagent selon vous ?

Jonah D. Levy : L’un des enseignements est que, si l’on met de côté le rebond de participation enregistré cette année par rapport à 2020 — un scrutin exceptionnel organisé en pleine pandémie de Covid — l’abstention aux municipales progresse de manière continue depuis 1977. La participation a d’ailleurs nettement reculé par rapport à 2014, ce qui est assez frappant. Une abstention élevée était censée pénaliser le RN et LFI en tant que partis outsiders, avec des électorats moins facilement mobilisables, et donc bénéficier aux autres partis. Or, le RN et LFI semblent être les partis qui s'en sont le mieux sortis. Prenez le Rassemblement national : de nombreux maires sortants ont été facilement réélus, notamment à Perpignan et à Fréjus (NDLR : David Rachline a été réélu sans l'investiture RN) et à Hénin-Beaumont où Steeve Briois a recueilli près de 78% des voix. A Toulon et à Nice, ils dépassent 40 % des voix et sont en position de force. Ce sont donc des scores très solides. Et même si l'on peut nuancer en disant qu'ils ont présenté moins de candidats et moins de listes que par le passé, ils ont à peu près atteint tout ce qu'ils visaient.