"En vrai" circule dans les conversations comme un tic syntaxique admis : "En vrai, je suis fatigué", "en vrai ça m’a fait de la peine" … "En vrai" est de ces expressions qui ne se contentent pas d’enlaidir la langue, mais révèlent l’époque qui les produit. De quoi cet usage devenu maniaque est-il le symptôme ?

D’abord, "en vrai" joue un rôle ambivalent : il gonfle ce qui est faible et affaiblit ce qui est fort. Dans la conversation ordinaire, l’expression sert de contenance. Elle donne du volume à une phrase qui n’en a pas, trop simple, trop courte, trop pauvre en mots. On lui ajoute ces deux mots pour donner l’impression qu’une parole importante va suivre, et ce qui arrive est presque toujours un truisme tranquille : "en vrai, la santé c’est important", "en vrai, l’amitié ça compte". La formule agit comme une pompe à profondeur qui gonfle légèrement des idées parfaitement plates.

Mais dès que l’on applique cette même expression aux grandes phrases de la philosophie ou de la littérature, l’effet s’inverse immédiatement. Ce qui servait d’amplificateur devient aussitôt un affaiblisseur. Prenons la phrase de Blaise Pascal : "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point." En version contaminée cela donne : "En vrai, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point." La pensée tombe immédiatement d’un étage. Essayons encore avec Descartes : "Je pense, donc je suis." Version contaminée : "En vrai, je pense, donc je suis." La certitude métaphysique se transforme en tentative d’auto-conviction. Autrement dit, "en vrai" donne de la contenance aux propos insignifiants, mais dès que l’expression rencontre une phrase forte, elle la diminue immédiatement. Comme quoi on préfère annoncer la vérité quand on n’a pas grand-chose à dire…