La Hague, c’est l’histoire d’une presqu’île sauvage bordée de falaises que les assauts de la mer ont rendues absolument grandioses. On y menait (Manche) une vie agricole à l’ancienne jusqu’à ce que le centre de retraitement des combustibles nucléaires s’y installe. Cette usine gigantesque est maintenant au cœur du paysage et de la culture locale. 5 000 personnes y travaillent. Toutes les richesses ou presque de ce territoire viennent de là. Pourtant des voix, nouvelles pour certaines, s’en inquiètent.
Le site, que l’on croyait « condamné » au démantèlement, fait en effet l’objet d’un projet pharaonique de développement, baptisé « l’aval du futur », qui devrait générer… 10 000 emplois dans les 10 ans à venir ! Et les bouleversements multiples que cela implique pour un territoire aussi restreint crispent forcément certains locaux. « On vient d’apprendre qu’Orano s’apprêtait à reprendre 70 ha de terres agricoles pour accompagner ce développement et construire notamment un parking de huit étages et plus de. 2 300 places de stationnement au milieu de ce paysage, s’inquiète Chrystèle Lefèbvre, présidente de l’association de sauvegarde des chemins ruraux de la Hague (ascrh). Le bétonnage va s’intensifier. Ce sont des zones humides avec un écosystème fragile. L’eau n’est déjà plus retenue dans les hauteurs. Et évidemment toute la nature se désorganise avec notamment les risques majeurs d’inondations que ça implique. »
« L’emploi et l’argent, ça ne fait pas tout… »
« Sur les 70 ha que veut prendre Orano, il y en a cinq que j’exploite depuis de nombreuses années, explique un fermier, installé à Omonville-la-Rogue, qui souhaite rester anonyme. S’ils arrivent à nous les prendre en les achetant à prix d’or ou en expropriant mon propriétaire, je devrais renoncer à y mettre mes bœufs. Et pour moi, ça signifie une perte de 25 % de revenus ! Mais c’est aussi peu à peu notre identité qui disparaît. Il y avait 27 agriculteurs sur ce secteur. Il en reste deux. Des routes consacrées à l’acheminement des salariés sillonnent maintenant ce territoire. Ça devient presque irrémédiablement la presqu’île Orano. Alors on fait ce qu’on peut pour rappeler qu’il y a autre chose. Des gens qui vivent ici, une histoire, des associations. Que tout ne peut pas être sacrifié à cette industrie. Mais on sent bien qu’on ne pèse plus bien lourd… »
Un argument auquel Orano répond de manière clinique. « À ce jour, 20 ha ont été identifiés à proximité du site pour accueillir des entreprises partenaires d’Orano. Pour le reste, il est possible que les collectivités recherchent des terres pour accompagner la création de zones artisanales ou industrielles dans le cadre du développement du site.
Mais ce n’est pas une démarche Orano. D’ailleurs, les acquisitions de terrain sont réalisées par les collectivités et non l’industriel. » Des nuances manifestement difficiles à entendre pour Stéphanie, une habitante cette fois d’Urville-Nacqueville, à quelques kilomètres du site. « On vit avec l’usine depuis si longtemps qu’on est de plus en plus nombreux, y compris d’ailleurs certains salariés du site, à considérer qu’on a suffisamment donné pour l’effort énergétique français. Là, c’est la goutte de trop. Bétonner encore, malmener nos cours d’eau, sacrifier ce paysage pour des parkings et des emplois supplémentaires alors que le plein-emploi est déjà assuré pour des décennies, ça n’a plus de sens. Les emplois et l’argent qu’apporte le nucléaire, ça ne fait pas tout. »










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